Couverture d'Espoir de Djaïli Amadou Amal, éditions Emmanuelle Collas,
0
100

Espoir, le récit d’une enfance métisse entre Sahel et Nil

Djaïli Amadou Amal, Espoir, Éditions Emmanuelle Collas, 20/03/26, 180 pages, 21,90 €

À Maroua, une mère égyptienne rouvre l’album chaque fois que le manque la reprend, et force les souvenirs de sa fille pour les rendre indélébiles. Le père, peul, est rentré du Caire avec un diplôme d’Al-Azhar et une épouse étrangère. L’enfant s’appelle Amal, Espoir, prénom de celle qui remplace une morte. Djaïli Amadou Amal publie aux Éditions Emmanuelle Collas le roman d’une petite fille à qui l’on apprend d’abord à se taire, et qui apprend à lire quand même.

L'enfant qui posait trop de questions

Des deux épigraphes, celle de Victor Hugo convoque la mère, le père, la grand-mère et le grand-père : le quadrilatère exact du livre. Le récit avance sans chapitres, monté par motifs autant que par années, et l’âge monte sans jamais redescendre. La page de titre annonce un roman ; le quartier, lui, surnomme la fillette Djaïlol, Lumière.

La maison a deux régimes de bonnes manières, et la fillette passe de l’un à l’autre plusieurs fois par jour. Côté peul, le zawleru, où la grand-mère Ayya reçoit de huit heures à midi, puis du soir à la nuit. Côté arabe, le salon de Tati, matriarche libanaise que la mère, seule à Maroua, s’est choisie pour mère. Djaïli Amadou Amal pose les mots, double identité culturelle, métis, puis les loge dans un pagne noué de droite à gauche et jamais autrement. Le concept est énoncé une fois, puis dissous dans les gestes ; j’y vois la méthode du livre.

Goggo Nanna occupe le centre : elle a quitté son foyer pour élever ses neveux, mariée à douze ans, gardienne du pulaaku, dont elle résume un jour la loi en un mot, munyal, la patience. Le soir elle conte Tappoudouloh, la Cendrillon peule, jamais en plein jour, jamais à moitié. Autour circule ce qui se croit sans se discuter : la panthère du pacte, les mangeuses d’âmes. Un soir, l’enfant se croit dévorée de l’intérieur ; le féticheur réclame de la braise et sort ses écorces, le père surgit, le chasse, vide la cour, puis ressort acheter du lait concentré. La scène fait rire avant de serrer la gorge.

L’Histoire passe par le même vestibule. Une vieille parente reparaît, enlevée jadis sur un chemin, après avoir grondé son petit garçon pour qu’il rentre ; vendue au Nigeria, affranchie des décennies plus tard par ceux qu’elle y avait élevés, elle revient et ne retrouve personne.

Escalader le mur pour lire

Une sieste imposée chez Tati fait basculer le livre : l’enfant trouve sous un lit un volume à couverture rose, l’ouvre par curiosité, découvre qu’elle sait lire. Les livres suivants sont à l’église catholique, au-delà d’une route interdite. Elle grimpe à l’arbre, saute le mur, tombe sur un prêtre en soutane, lui explique qu’elle est musulmane mais qu’elle voudrait voir la bibliothèque. Son père découvre le manège et réclame un titre. Elle répond L’Odyssée. Le diplômé d’Al-Azhar murmure : “L’Odyssée ! Le commencement de toutes les croyances !”, ordonne à sa fille d’entrer désormais par la porte, puis ajoute, comme après coup, qu’on peut lire la Bible sans dommage. Je lis toute l’œuvre à venir dans cette réplique : sommé de punir, un père requalifie l’effraction en lecture.

Pendant que la bibliothèque s’ouvre, le monde se rétrécit, et ce rétrécissement a une date. Une voisine de douze ans est violée à l’aube par des garçons du quartier ; c’est elle qu’on montre, qu’on moque, puis qu’on renvoie au village, tandis qu’eux circulent tranquillement. À partir de là on boucle les filles, quand le frère cadet gagne du terrain, la rue, la rivière, le match au stade.

Le livre nomme ce dont on ne parle pas. En Égypte, une cousine du même âge est excisée et félicitée, quand le père a formellement interdit qu’on touche aux siennes. À Maroua circule le bassissé, bouillie très sucrée que les tantes d’une mariée offrent aux filles du quartier ; le dessert est une dette, et il se rembourse en virginité. Aux noces, les mariées pleurent, les coups de fusil partent, et l’on dit, avec une délicatesse qui glace, que l’époux a tenu la main de son épouse. Le récit garde la voix basse et laisse passer la colère.

Un étal de romans d’occasion posé à même le bitume ouvre un circuit sans fin : un livre lu s’échange contre un livre à lire. La fillette y achète Le Vieux nègre et la médaille de Ferdinand Oyono, premier roman camerounais lu par une future romancière camerounaise, avec le premier billet que sa mère lui ait donné, gagné en lui servant d’interprète : cette Égyptienne assignée au foyer s’est inventé un métier chez les expatriées.

Le livre ne s’arrête pas au bouquiniste. Dans ses dernières pages, un ami de la famille conduit la fillette de douze ans, sous un prétexte, devant le prétendant qu’il lui a choisi ; le père, qui a pressenti la manœuvre, lui a soufflé la seule réponse à donner : qu’elle va à l’école. Espoir se referme sur un seuil qui appelle sa suite. Le montage par motifs a son prix : quelques séquences, sur les remèdes ou les jeux, tournent à l’inventaire.

On comprend alors ce qu’on lisait : la préhistoire des Impatientes, dont la première version camerounaise s’intitulait Munyal, les larmes de la patience, du mot par lequel Goggo Nanna résume ici le pulaaku. Emmanuelle Collas publie Djaïli Amadou Amal depuis ce roman-là. Reste ce que l’enfant avait compris avant tout le monde : qu’il fallait d’abord savoir lire.

Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm

Couverture de l'Odyssée du savoir. Tome 1

Et si l’humanité avait toujours préféré les grandes légendes à la vérité ?

Des grottes de Lascaux aux mystères de la Mésopotamie et de l’Égypte ancienne ; de Göbekli Tepe aux origines du christianisme : pourquoi notre cerveau invente-t-il des dieux, des Atlantes et des anciens astronautes plutôt que d’accepter le génie ordinaire des hommes ?

Parce que croire est plus facile que comprendre.

Ce premier tome de l’Odyssée du Savoir remonte aux racines de cette tension fondamentale entre connaissance authentique et fausses croyances. Un voyage de la préhistoire à l’Antiquité tardive, rigoureux et passionnant.

Derrière chaque légende, chaque mythe, il y a une vérité plus stupéfiante encore. Un livre qui change le regard sur tout ce que vous croyez savoir.

 

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds