Couverture de La cité violette d'Angélos Terzakis, Éditions Zoé, peinture de Tsarouchi
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La cité violette d’Angélos Terzakis

Angélos Terzakis, La cité violette, traduit du grec par Alain et Nicolas Pallier, Éditions Zoé, 02/04/2026, 272 pages, 22€

Athènes, un printemps du milieu des années trente. Un avocat de trente ans s’installe toujours dans le coin des cafés, en face du miroir qu’il n’aime pas et où son regard revient sans cesse. Angélos Terzakis fait de cette reddition le point de départ d’un roman où chacun finira par croiser son propre visage dans celui d’un autre. Paru en 1937, un an après l’instauration du régime du 4 août, ce livre arpente une capitale qui enfle et dévore.

1892, les coins et les miroirs

Le livre s’ouvre sur un homme installé dans un coin, en face du miroir dont il détourne les yeux sans changer de place. Yannis Maroukis, avocat désœuvré, a poussé quatre fois dans la même journée la porte du même café de Plaka ; ce détail dérisoire contient déjà sa biographie entière. Un vieillard à col cassé s’assied près de lui, lui tend des graines de tournesol et lui parle de la guerre qui vient. Ce raseur, je le crois, est le seul du livre à regarder au-delà de sa rue.

Mélétis Malvis traîne un cabinet qui s’effrite et des plaideurs qui montent l’escalier pour l’injurier. Le roman remonte au mercredi des Cendres de 1892, quand ce provincial de dix-huit ans gravissait la rue Stadiou avec ses valises et sa vénération pour la capitale. Il apprendra le français, tombera amoureux de Cosette, rêvera d’une rue Plumet dans Athènes, ira manifester aux Évanguéliaka de 1901 la tête pleine de Victor Hugo, puis son application se retournera sur elle-même et prendra l’effort pour but. Maroukis croit rencontrer un employeur. Il rencontre ce qu’il deviendra.

Les jeudis de la rue Aphroditis

Passé la porte de la ruelle, une courette aux murs roses, un escalier de bois bordé d’œillets, et à l’étage une galerie couverte à l’ottomane : voilà tout le théâtre. Angélos Terzakis, qui entrera en 1937 au Théâtre national de Grèce, règle les entrées, installe les jeudis de tombola et donne à l’insolent de la maison un fauteuil à bascule au fond troué. Cet insolent est Orestis, le fils ; sa métaphysique domestique répartit l’humanité entre ceux qui se retroussent les manches et ceux qui savent tenir le fouet avec grâce, et il baptise l’air du monde la force à laquelle il consent à obéir. Son père dispose d’une seule méthode, la manière douce, qu’il emploie sur son fils comme il l’employa sur sa femme, avec le même résultat. Voilà le moteur du livre, et il grince à chaque chapitre.

Laure Pécher signale dans sa préface que ce prénom est une ironie : l’Oreste antique tuait sa mère pour venger son père. Celui-ci fera le contraire. Un détail achève de verrouiller la lecture. Le garçon porte le prénom du Grec d’Odessa qui vendit jadis à son père un procès perdu et une épouse, Orestis Velméris. La malédiction se transmet ici par l’état civil, et cette ironie muette vaut mieux, me semble-t-il, qu’un chapitre d’explication.

D'un printemps au suivant

Reste la ville, que le roman traite en protagoniste. Depuis sa terrasse, Mélétis Malvis voit dans les lumières un serpent aux écailles brillantes assoupi au pied de trois montagnes, le cou tourné vers la mer. Athènes gonfle sous l’afflux des réfugiés d’Asie Mineure, plus d’un million après 1922, et l’épithète de Pindare se déplace : la cité couronnée de violettes devient ce halo de feu qu’il montre du doigt dès le premier soir. Le titre du roman tient dans ce glissement, et sa métaphysique avec lui.

Ce qui gouverne les cœurs porte un nom : la dot. Sophia, dix-neuf ans et pas un sou, calcule froidement ce que le marché matrimonial lui réserve ; Maroukis se défend d’aimer, persuadé qu’une fille sans dot ne peut agir que par intérêt, et il se formule à lui-même la phrase qui condense le livre : “Le cœur se vend au poids, et qui plus est sur des balances truquées”. La barrière passe aussi par les lectures : il offre à Sophia Paul et Virginie, elle le juge bon pour les enfants, quand il se promettait Dostoïevski. Une vieille chanson, celle du rossignol qui réclame un nid, revient à quatre reprises, tendre d’abord, puis maniée comme une lame.

Le narrateur d’Angélos Terzakis commente beaucoup et généralise volontiers ; il s’abstient là où l’on attendrait le verdict, et sur celles qui monnaient leur affection aucune condamnation ne tombe. Cette réserve morale fait toute la force du livre. Angélos Terzakis donne à des gens sans importance la profondeur qu’on réserve d’ordinaire aux héros, et les Éditions Zoé, en confiant ce texte à Alain et Nicolas Pallier et en l’ouvrant sur la préface de Laure Pécher, offrent au lecteur français un livre que la Grèce n’a jamais laissé sortir de ses catalogues et qu’il attendait sans le savoir.

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