Amar Salloum, Congé Paradis, Les Éditions du Cerf, 28/05/2026, 192 pages, 14€
“C’est comme ça que j’ai fini au couvent.” Une femme se retire chez les bonnes sœurs pour hiberner, faire le deuil d’un amour raté et fuir l’espèce humaine qu’elle méprise en bloc. Elle y restera près de dix mois, le temps que le livre étire en trois saisons de retrait. Amar Salloum signe chez Les Éditions du Cerf un roman de conversion qui doit tout à une voix, rien à la contrition. On y entre par la misanthropie ; on y découvre une théologie sauvage.
Le repli, la langueur
Tout commence par une rupture et un immense besoin de dormir. Congédiée d’un amour qu’elle a autant saboté que subi, la narratrice sonne au hasard à la porte d’un couvent perdu, où nul ne la connaît. Le titre dit déjà la trouvaille : un congé, une permission de se retirer du monde, prise chez des sœurs qu’elle observe d’un œil de moraliste. Amar Salloum installe un huis clos de cire et de lavande séchée, repas pris en silence sous de vieilles cordes grinçantes, religieuses vendant à prix d’or leurs figurines de terre peintes à la va-vite. Le comptoir monastique devient un poste d’observation ; la romancière y croque la France des produits bios plus chers qu’au marché et des melons qu’un vieux paroissien conseille au sortir de la messe. Sous la drôlerie affleure déjà l’enjeu : une femme qui se proclame réactionnaire et misandre s’installe dans l’ennui comme dans une cure, et le livre en fait un moteur.
L'hiver, les fantômes
Passé l’installation, le récit creuse. La saison s’étire, la narratrice se déprend de tout : plus de réseaux, plus de musique, plus rien que soi face à soi. Amar Salloum pousse alors son personnage vers le terrain le plus instable du livre, une foi qui commence par le sarcasme et la peur, sans jamais lâcher l’ironie. La langue avance crûment, familière jusqu’à la vulgarité, puis bascule sans prévenir dans la fulgurance. Les échanges avec les religieuses sur l’invisible, sur ce Christ que l’une des sœurs nomme son amour nuptial, sur les fantômes qui la tourmentent, portent une drôlerie qui redouble d’un vertige métaphysique ; le romancier y loge une pensée exigeante de l’idole, de l’amour érigé en culte, de la peur qui devance toute croyance. L’atelier de modelage fournit l’image maîtresse : une boule de vase qui se déforme sitôt que le regard la lâche, sœur de cette femme, et de ce Dieu qui, dans ses rêves, prend des figures cocasses : un petit vieux à la peau orange, une gloire dorée qui parle en écho, un tribunal céleste, une disputation de moines. Le livre pense en malaxant, et sa grâce garde toujours quelque chose de la boue.
La conversion, la faim
Reste le plus délicat : conduire une âme aussi rétive jusqu’au seuil de la foi en tenant à distance l’édifiant comme la farce. Le roman y parvient par la seule cohérence d’une voix, dont la sincérité tient tout entière, de son propre aveu, dans son antipathie du monde. Simon, l’amour rompu, revient par éclats, et la révolte de la narratrice déborde peu à peu vers d’autres qu’elle-même. Amar Salloum touche à une tradition française du récit de grâce, celle où le salut se gagne dans la matière la plus basse, et il l’ancre pourtant dans Tinder et le commerce des couvents. Le rire, chez elle, reste dans le sacré ; il le rend habitable. Sa conversion se paie cher : elle passe par le mépris, l’ennui, la peur, le corps mal-aimé, et ce qu’elle finit par recevoir, elle l’arrache autant qu’elle le reçoit. Pour un premier roman, Amar Salloum impose une voix qui va du sarcasme à la prière en gardant toute sa drôlerie et sa hargne ; Les Éditions du Cerf tiennent là une auteure dont on attend déjà la suite.