Suzanne Giuseppi Testut, L’audace de la rencontre. Ed. Nouvelle Cité, Paris 22/04/2026. 256 pages, 18,90€
Suzanne Giuseppi Testut propose une réflexion spirituelle centrée sur la rencontre comme expérience fondatrice de l’Homme. Elle traite de l’existence humaine comme une « aventure relationnelle ». Inspirée par la figure de François d’Assise, elle développe une méditation sur la disponibilité intérieure, la vulnérabilité et la fraternité ; ce qui en fait une belle introduction à la spiritualité franciscaine contemporaine. Chaque chapitre approfondit une dimension de la rencontre et invite le lecteur à ralentir, écouter et consentir à une transformation de soi, et une méditation sur la relation à Dieu, aux autres et à soi-même. La spiritualité franciscaine très actuelle. Ceux qui fréquentent la Custodie de Terre sainte peuvent en vérifier concrètement cette mise en œuvre. Une fraternité qui se marie avec la simplicité et l’humilité dans un monde marqué par la violence symbolique, l’isolement et la quête de reconnaissance. Cette actualisation de François d’Assise est l’un des aspects les plus convaincants du livre, qui cherche à relier l’expérience intérieure aux défis relationnels actuels. On ne trouvera pas une construction d’une démonstration théologique systématique, mais la question posée qui cherche à répondre à ce que signifie « rencontrer » l’autre, le monde, Dieu, mais aussi sa propre vulnérabilité. L’axe autour duquel le récit s’organise est donc la rencontre comme transformation universelle.
Le livre repose sur l’intuition que l’existence humaine ne s’accomplit que dans la rencontre véritable. Dans une époque dominée par la vitesse, la performance et les identités défensives, elle propose une spiritualité de l’ouverture. François apparaît comme une figure de désappropriation, qui renonce au pouvoir, au prestige et à la maîtrise pour devenir disponible à son frère. Cette attitude demeure profondément moderne. La rencontre est présentée comme un événement qui transforme celui qui accepte d’être déplacé par autrui. Comment être présent à l’autre sans chercher à le posséder ou à le réduire ? François d’Assise se révèle être une figure critique pour notre époque. L’auteure l’aborde à partir des blessures contemporaines : la solitude, la peur de l’autre, la perte du sens communautaire, la domination économique et culturelle. Rencontrer suppose de renoncer à une partie de ses certitudes et d’accepter une forme de déséquilibre. Les notions de Grâce, de fraternité ou de présence sont souvent évoquées de manière intuitive.
Plusieurs axes thématiques majeurs sont à noter. La rencontre comme expérience intérieure. Rencontrer l’autre ne se limite pas à un échange social ou verbal. C’est un événement intérieur, qui transforme profondément celui qui s’ouvre à l’autre. La vulnérabilité est au cœur de ce processus. Accepter l’inconfort et l’imprévu est une condition pour une rencontre authentique. Elle cherche à vérifier comment François d’Assise s’ouvre à toutes formes de vie, qu’il s’agisse des malades ou des animaux, ce qui symbolise une ouverture radicale à la fragilité. La rencontre comme acte de désappropriation. Le saint est présenté comme un modèle d’audace parce qu’il renonce à sa sécurité, à son prestige et à ses certitudes. Ce renoncement n’est pas une perte mais un gain. Celui d’une liberté intérieure et d’une disponibilité totale à l’autre. L’audace de la rencontre consiste à accepter d’être affecté, déplacé et transformé. L’un des enjeux contemporains est la fracture des relations humaines. L’ouverture à l’autre peut devenir un remède à la solitude, à l’indifférence et à l’individualisme. Cette ouverture aux autres passe par une connaissance de sa propre fragilité et de ses limites. La spiritualité franciscaine propose un modèle de communauté fraternelle fondée sur l’écoute et la simplicité.
L’Homme moderne cherche, selon elle, constamment à maîtriser ; à se protéger, à construire une image forte de lui-même. Or, la rencontre exige exactement l’inverse. La fragilité assumée devient source de vérité. Cette perspective est profondément franciscaine. François d’Assise apparaît comme celui qui accepte la pauvreté, l’incertitude, l’exposition à son frère, à la faiblesse humaine. La faiblesse ouvre un espace relationnel authentique. François apparaît comme un révélateur des fractures contemporaines : violence sociale, quête de reconnaissance, solitude intérieure, peur de l’autre. Elle insiste sur le fait que François traverse lui-même un monde déchiré avant de découvrir une autre manière d’habiter l’existence fondée sur la simplicité, la fraternité et le dépouillement. L’auteure développe une véritable spiritualité de la vulnérabilité. La rencontre authentique exige selon elle une sortie de soi : abandon des apparences, renoncement au contrôle, acceptation de la fragilité. Rencontrer implique toujours le risque d’être transformé par l’autre. La rencontre engage l’être tout entier.
La véritable rencontre bouleverse l’identité telle est l’idée centrale du livre. Rencontrer l’autre signifie accepter de ne plus rester enfermé dans ses sécurités. Nous vivons souvent dans des relations superficielles, fonctionnelles ou défensives. La vraie rencontre demande une forme de désarmement intérieur et d’abandon du contrôle. L’autre ne doit pas être réduit à une fonction ou à une image. Le mot « audace » prend ici tout son sens n’étant pas héroïque au sens spectaculaire. Elle n’est pas celle de la puissance ou de la conquête, mais celle de l’ouverture. La peur constitue le principal obstacle à la rencontre, qui se développe sous les critères psychologiques d’être blessé, d’être transformé, de perdre son identité sociale ou la peur du silence. Plus l’être humain renonce à ses protections symboliques, plus il devient capable d’une relation vraie. Ce qui intéresse l’auteure ce n’est pas principalement la fondation d’un Ordre religieux, les événements historiques ou bien les miracles, mais sa façon d’être au monde. Le saint devient l’homme qui ose aller vers le lépreux, celui qui accueille la pauvreté, et celui qui reconnaît une fraternité universelle. L’épisode du lépreux possède une importance symbolique majeure. Chez lui, la rencontre commence précisément là où l’instinct humain pousse normalement au rejet. Chacun porte en lui un « lépreux » qu’il refuse de regarder. Rencontrer l’autre implique aussi de rencontrer ses propres zones de peur, de honte ou de fragilité.
Le récit développe une critique forte de la société moderne saturée de bruit, dominée par l’efficacité, marquée par l’isolement bien que très ouvert aux réseaux sociaux, fondée sur la compétition, et du coup appauvrie spirituellement. La rencontre devient alors un acte de résistance, alors que dans notre société moderne il y a une difficulté à entrer en relation. Elle oppose deux logiques : celle de la performance et celle de la disponibilité. Sa réflexion rejoint parfois, sans les citer explicitement, certaines pensées contemporaines sur l’attention. Notre quotidien multiplie les contacts mais détruit souvent les relations profondes. Elle oppose deux logiques : la logique moderne à la logique de la rencontre, la performance à la présence, le contrôle à la disponibilité, la rapidité à la lenteur, la consommation à la gratitude, et l’individualisme à la fraternité. Cette critique rejoint certaines analyses contemporaines sur la solitude moderne grandissante et la perte du sens communautaire. Les Franciscains agissent au quotidien dans cette patience et dans l’humilité, dans la patience auprès des petits, des pauvres, des Palestiniens…
La lenteur méditative rejoint le projet spirituel du livre préférant le rythme contraire à celui de l’immédiateté. Il faut prendre du champ, de la hauteur, et ouvrir son cœur à celui qui est sur le chemin. Ici, il est moins à « comprendre » qu’à habiter une réflexion ; ce qui favorise l’émergence d’un écho intérieur à la progression démonstrative, une capacité à faire sentir que la relation humaine peut devenir un lieu de transformation intérieure, et à transformer la lecture en expérience intérieure…, et faire résonner la figure du Poverello aujourd’hui. « L’audace » dont elle parle n’est pas celle de l’action spectaculaire mais celle de la disponibilité à l’autre et à soi-même, une audace fragile. Cette spiritualité de la disponibilité c’est d’accueillir plutôt que maîtriser, écouter plutôt que posséder, rencontrer plutôt que consommer. Cette réflexion possède une résonance particulière, qui certainement a des proximités avec Emmanuel Levinas sur le visage de l’autre ; avec Martin Buber et de la relation « Je-Tu », ou encore Paul Ricœur, ou encore des réflexions contemporaines sur l’attention et la présence. L’ouvrage pose une question fondamentale : Qu’est-ce qu’une présence humaine véritable ?