Claudine Gaetzi, Matériel pour consolation, Éditions La Veilleuse, 12/05/2026, 120 pages, 16€
Une femme perd ses mots, les retrouve, les reperd ; entre ces oscillations, cinquante-cinq proses d’une page où son ombre se détache d’elle, loue un entrepôt de remèdes et de poisons, puis mène sa carrière sans elle. Matériel pour consolation installe une Reine givrée de silence, un enfant mort-né, et, dans un carton, une chatte au museau blanc. Claudine Gaetzi publie aux Éditions La Veilleuse la comptabilité minutieuse de ce qui reste.
Premiers trajets, le tiroir du réel
Chaque prose occupe une page, commence par une minuscule et s’achève sans ponctuation ; quatre font exception et se referment sur un point d’interrogation laissé en suspens. Forme calculée. Les virgules enchaînent les propositions jusqu’au bord de la feuille, où la phrase s’interrompt sans conclure.
Le mot du titre m’arrête d’emblée. Claudine Gaetzi écrit « matériel », terme de quincaillerie et d’expédition, là où l’usage attendrait matière ou matériaux. Le livre justifie le choix : un journal de bord, un plan d’évacuation, des flacons alignés sur des étagères, une pioche, une pelle, un balai posés au sol d’une grotte. La consolation relève ici de la logistique.
Reste que l’inventaire dérape. La narratrice ouvre le tiroir du réel et en sort un fer à repasser les souvenirs, une enveloppe remplie d’adjectifs, une échelle en écume de mer dont elle ignore l’usage ; le réel, dans ce livre, est le tiroir où le réel manque. Ailleurs, le « je » cède la place à un « on » impersonnel : vaisselle dans l’égouttoir, lessive suspendue.
La fabrique du noir, les phrases manquantes
Dès la dixième pièce, l’ombre prend rang de personnage : elle tombe d’un mur, se relève, s’éloigne en souffrant à chaque pas ; elle chantonne à voix basse sur la route de nuit ; elle décide qu’elle sera Reine.
Le comique de ces pages tient à leur littéralité administrative. L’ombre ouvre un site de vente en ligne, suit une formation de coach, propose d’apprendre à vivre à celle qui la projette, envoie des messages électroniques pour clarifier la situation, quand chacun sait que la clarté est dangereuse pour les ombres. J’ai ri ; j’ai eu tort de croire que la plaisanterie s’arrêtait là, car sa pharmacie délivre aussi des poisons, et sa cliente avale chaque matin cinq gouttes d’un remède dont elle ignore s’il la soigne ou l’intoxique. Herman Melville, en épigraphe, croyait que ce qu’on appelle son ombre était sa substance vraie ; Claudine Gaetzi prend l’hypothèse au mot et lui fabrique un emploi du temps.
Quatre fois le livre donne raison à cette ambition de couronne, sans se répéter : Reine givrée dont le royaume est hanté par les phrases manquantes, Reine petite qu’on élève et qui vous rit au nez, Reine noire que la narratrice devient en enfilant des souliers dorés, reine morte qui s’époumone dans le vide. La première mène le vrai conflit : elle éteint les projecteurs et coupe le « je » de son ombre.
Au centre, un motif approché par cercles concentriques : l’enfant mort-né, dont le cahier de présence porte seulement des petites croix, et pour qui les gâteaux ornés de fleurs en sucre resteront derrière la vitre de la boulangerie-pâtisserie L’Épi d’or. Leta Semadeni l’annonce en seconde épigraphe : “ce sont toujours les choses absentes qui prennent tellement de place”. Le fait se dépose sans commentaire ; il travaille seul.
Un rouleau de papier oublié au fond d’un carton porte la clé, imprimée en latin : Nemo te quaerere valet, nisi qui prius invenerit. Le livre traduit aussitôt, et c’est là que tout se joue : “personne n’a la force de te chercher s’il ne t’a pas d’abord inventé”. Le latin dit avoir trouvé ; le français dit avoir inventé. Ce glissement d’un mot contient le livre entier.
Luminothérapie, la peau du temps
La remontée s’effectue par petites doses. L’ombre change d’office : elle parle de l’enfance, de ces blocs qu’on reçoit sans rien choisir, promet une enveloppe humaine, offre un langage aux jointures limpides.
Le second mot du titre se travaille comme le premier. La consolation, chez Claudine Gaetzi, s’exécute : l’ombre soulève le couvercle du piano, ses mains deviennent humaines, la musique la console des chagrins, des moqueries, des guerres, de tout le mal du monde ; son besoin de consolation, dit le texte, est immense. Un besoin se mesure, se comble, se renouvelle. Voilà le matériel.
La réparation tient à la répétition plutôt qu’au prodige. L’ombre, assise dans sa grotte, impose des consignes impossibles à suivre et prévient qu’on recommencera autant de fois qu’il le faudra ; l’ordre est inexécutable et réconforte quand même. Réparer se conjugue au futur itératif. Aucune courbe lissée pour autant : après la page du réconfort vient celle d’une reine morte qui tire à boulets rouges devant des remparts que personne ne garde.
Je tiens les pages d’observation nue pour l’acquis du livre. Une tulipe se fane dans un vase à demi rempli, une mouche parcourt par saccades la table d’un café ; le regard, qui avait renoncé, se remet à tenir.
Les Éditions La Veilleuse accueillent dans « Feu pâle » un livre qui se permet la farce et refuse le pathos : l’enfant mort-né y tient en une page, sans un adjectif de trop. Claudine Gaetzi a fait de la consolation un travail manuel. Son ombre, au piano, voudrait jouer durant des siècles ; on la laisserait faire.