Couverture de Shalom Jésus de Valérie Rodrigue, étoile dorée à huit branches surmontée d'une croix, Éditions Erick Bonnier
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Shalom Jésus, chronique d’une enfance juive algérienne exilée en France

Valérie Rodrigue, Shalom Jésus, Éditions Erick Bonnier, 24/03/26, 188 pages, 19 €

Une fille de huit ans improvise la bar-mitsvah de sa sœur de trois ans, serviette de toilette pour châle de prière, flûte à bec pour shofar, signe de croix pour finir. Valérie Rodrigue raconte une enfance juive à qui l’on a transmis des interdits sans jamais transmettre leur sens, et qui fabrique ses autels avec ce qui traîne, une croix d’argent au fond d’une trousse en tissu, un poster acheté dans une supérette indienne, un arbre repéré au bord de rails désaffectés. Le récit court d’un village des Alpes aux chambres de bonne parisiennes, du couscous du vendredi soir aux nefs baroques de Bohême, et suit une femme qui cherche moins un dieu qu’un endroit où l’on veuille bien d’elle

L’enfance alpine, les autels de fortune

Le livre s’ouvre sur des funérailles dont l’enfant ne voit rien, un cercueil qui s’en va par la cage d’escalier d’un HLM, une tante qui jette un verre d’eau derrière le mort pour qu’il revienne. Valérie Rodrigue installe là son foyer, une famille juive rapatriée d’Oran qui suit la tradition sans en connaître le premier mot.

Sarah Merguez porte un nom qui la désigne avant qu’elle ait ouvert la bouche. Au village des Alpes où son père dirige l’école, on lui jette « sale juive », elle riposte en déplaçant l’insulte sur une camarade portugaise et copie cinq cents lignes. Sa géographie s’arrête exactement là où commence l’Algérie, ce pays dont personne chez elle ne raconte rien. Sommée par une amie de dire où se trouve son église, elle court chercher la réponse maternelle et la rapporte toute fière, « notre église, figure-toi, c’est la synagogue ». Ni l’une ni l’autre n’y a jamais mis les pieds. De cette béance naît le désir, et le livre tient entier dans ce renversement. La messe du dimanche en Ardèche, obtenue par amitié pour une fillette du village qui lui offre une croix d’argent. Le catéchisme du jeudi chez Suzanne, la dame que la mère a fini par dénicher à Voreppe pour garder ses filles à midi et que l’enfant baptise aussitôt Tata. La chambre d’un garçon mort où l’on fait la sieste, sous une croix de bois que personne ne décroche.

L’épigraphe empruntée à l’Exode, avec son interdit des images taillées, éclaire par avance ce trajet vers l’icône, et la colère du père en fixe le prix, lui qui arrache le cahier de prières du cartable et le jette à la poubelle, « ton Jésus, j’en fais des confettis ».

Les années lyonnaises, le judaïsme entrevu

La famille descend de la montagne vers une grande ville au confluent de deux fleuves, que le livre ne nomme jamais. Le récit change alors d’objet, puisque la narratrice y rencontre enfin un judaïsme vivant, généreux, et fermé.

Les Cohen ouvrent leur table. Grandes tablées, chants en hébreu, couscoussière monumentale sur la gazinière, ménage de Pessah mené de fond en comble, Shabbat où l’amitié de Carole vaut brevet d’appartenance. La narratrice s’y installe comme on entre en pays étranger et pose la question qu’aucun adulte n’a traitée devant elle, pourquoi un juif doit fréquenter une juive. Le père Cohen répond que le judaïsme se transmet par la mère, et la conversation s’arrête net. Fiancée à treize ans au cadet de la maison, dont elle subit les baisers sans rien dire parce qu’une fille qui parle est une traînée, partie de son plein gré dans un camp d’été des Jeunesses Juives où l’on entraîne des adolescentes à devenir soldates, elle mesure la distance entre ce qu’on lui propose et ce qu’elle cherche. Elle choisit alors le chinois en troisième langue et note la formule qui vaut clé du livre, « le chinois, c’est ton hébreu ». Le déplacement porte loin. Une écriture d’idéogrammes tient lieu d’alphabet perdu.

Les pages du Kippour 1979 sont les plus belles, et le père y devient enfin lisible. Jour de trêve, les souvenirs affluent, Oran, la Torah récitée sans comprendre sous les coups du vieux rabbin, le grand-père garçon de café qui allait au travail à pied faute d’argent pour le bus, et cette tante Luna qui s’était jetée par la fenêtre parce qu’elle n’arrivait pas à choisir entre le judaïsme et le catholicisme. Une parente morte règle ainsi d’avance, et de la pire façon, le dilemme que sa petite-nièce mettra une vie à porter autrement. Le judaïsme de la maison ne transmet rien, celui des Cohen n’admet personne, et Valérie Rodrigue fait sortir de ce double refus tout ce qui suivra.

Les années parisiennes, du cloaque au scribe

Vingt ans, un sac à dos, un mot laissé sur la table de la cuisine. La montée à Paris ne débouche pas sur la liberté mais chez la veuve d’un oncle, dans un HLM du nord de la ville où le couvre-feu de vingt heures reprend à son compte celui du père.

La cousine Avital lui confie, à cette table où le pain vient d’être béni et la nourriture déclarée sacrée, qu’elle se fait vomir. La contagion se joue en une réplique, et dix années s’organisent autour d’elle. L’auteure décrit cette servitude sans quêter la compassion. Elle retourne la violence contre la narratrice, qui se traite de cloporte et punaise Ganesh au-dessus d’un matelas, dans une chambre de bonne dont le père cautionne le bail. Paris ne lui envoie d’abord que ses prédateurs. Un directeur des programmes de télévision prie sous un crucifix, égrène un chapelet, l’emmène à la messe de minuit au Sacré-Cœur, obtient d’elle ce qu’il veut contre une promesse d’écran, puis lui apprend que « la place des juifs est en Israël ». L’homme pieux et l’homme qui assigne logent dans le même corps, et le texte le montre sans commenter. Le livre porte aussi une agression subie enfant du côté de la famille, dite au père, réglée entre hommes, jamais reconnue, sur laquelle il revient par touches espacées, avec une retenue exemplaire.

Le sursaut vient par l’écriture. Un texte manuscrit envoyé à des magazines féminins, retrouvé par hasard derrière une armoire lors d’un déménagement, ouvre la porte d’une rédaction, et la formule qui scelle la séquence dit le pari du livre entier, « tu seras scribe ou rien ». Suivent une enquête sur les femmes des métiers funéraires, où la prose atteint sa pleine amplitude documentaire et où la narratrice envoie son double affronter les vivants à sa place, puis un premier reportage à l’étranger, à Prague. L’Enfant Jésus dans son armoire vitrée, couronné, vêtu de soies venues des quatre coins du monde, lui arrache un émerveillement neuf, celui d’un dieu qu’on habille et qu’on choie, un enfant désiré.

Rue Gay-Lussac, un psychanalyste la reçoit chaque semaine pendant dix ans. Le « tu » de ce livre n’est pas une adresse au lecteur mais une auto-adresse, la grammaire d’une dissociation que double un alias inventé à huit ans devant un tribunal de fillettes ardéchoises, Sophie Martin, rappelé à l’âge adulte pour affronter les inconnus pendant les reportages. Un troisième nom finira par surgir, choisi celui-là, et il vaut mieux le découvrir à sa place.

Le troisième terme

Un chapitre déplace tout, et il faut le signaler parce qu’il complique la belle symétrie du double refus. Chez la cousine Dafna se célèbre un Pessah bricolé en comité restreint, avec un mari qui lit la Haggadah en français sur ses notes de secours, un raifort manquant remplacé par une photo imprimée, un enfant adopté qui installe sa peluche sur la table en annonçant qu’il s’agit de Jésus, pour faire plaisir à Sarah, et une maîtresse de maison qui tranche, quand on aime Dieu, on aime tout le monde. Ce judaïsme-là transmet peu et accueille tout, et la narratrice y écrit la phrase qui commande le reste, plus qu’une religion, c’est une communauté qu’elle cherche. La mère et la sœur sortent du récit peu après, sur un adieu sec, sans scène ni explication. Greg, le compagnon rencontré sur des voies désaffectées, cordiste de métier, homme qui cuisine et qui marche toujours devant, confirmera la leçon à sa manière, dans une histoire que le livre se garde bien de rendre plus douce qu’elle n’est.

Après Lettre à une jeune affamée, Valérie Rodrigue reprend la faim par son autre extrémité, celle du sacré. La petite fille qui drapait sa sœur d’une serviette de toilette pour lui bricoler une religion a mis quarante ans à obtenir le droit de nommer elle-même ce qu’elle croit. Ce livre est le procès-verbal de cette conquête, et il est superbe, d’une drôlerie qui ne cède rien à la douleur, d’une justesse qui ne cède rien à la colère, porté par une langue si exacte qu’on la croirait venue sans effort, et l’on en sort avec cette chose rare que la littérature promet souvent et accorde peu, une vie entière rendue lisible.

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