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Droites nationalistes et homosexualités : un siècle de contradictions politiques françaises

Mickaël Studnicki, Droites nationalistes et homosexualités en France. Des années 1870 aux années 2010. Ed. Sorbonne Université Presse, 22/08/2025, 560 pages, 29€

Un livre qui propose une étude approfondie des relations entre les courants nationalistes français et les homosexualités de la fin du 19e siècle aux années 2010. Il met en lumière d’un angle mort des études politiques et LGBT. On ne trouve assez peu de travaux sur les sexualités dans les Droites nationalistes ; et encore moins sur leurs articulations. Le livre contribue à enrichir l’histoire de l’Extrême droite, et à renouveler les études sur les masculinités.

Il comble un vide réel en apportant des contributions majeures quant à la déconstruction d’une vision monolithique de l’Extrême droite, à l’articulation fine entre sexualité et idéologie, et à la mise en lumière d’un impensé historique. L’angle très masculin est assumé. Néanmoins l’importance accordée aux élites, à la surreprésentation des intellectuels laisse moins de place à l’étude des milieux populaires. Le livre s’inscrit dans un renouvellement historiographique majeur à l’intersection de l’histoire politique et des études de genre. En s’attaquant à un objet apparemment paradoxal (la présence d’homosexualités dans des milieux nationalistes réputés hostiles). Dans quelle mesure cette analyse permet-elle de dépasser une vision essentialiste des rapports entre Droites nationalistes et homosexualités ? Quelles en sont les limites méthodologiques et interprétatives ? Sa thèse repose sur trois idées majeures. Contrairement à une vision simpliste d’une Extrême droite uniformément homophobe, l’auteur montre des discours répressifs, mais aussi des zones de tolérance implicite, et même des formes d’esthétisation du masculin pouvant nourrir des sensibilités homoérotiques. L’auteur s’appuie sur un corpus riche fait d’archives, de textes politiques, de littérature et d’entretiens. Il mobilise plusieurs disciplines, ce qui permet une lecture fine des discours et une contextualisation des pratiques.

Le livre part d’un paradoxe. Comment des individus homosexuels ont-ils pu évoluer dans des milieux politiques souvent hostiles à l’homosexualité ? L’auteur montre que la relation entre droites nationalistes et homosexualité n’est ni homogène ni purement répressive, mais traversée de contradictions. Elles recouvrent plusieurs lieux de réflexion : la coexistence d’homophobie idéologique et de formes d’homoérotisme ou de tolérance implicite, ainsi que la présence d’homosexuels dans ces milieux, souvent à condition de discrétion ou de conformité.

Le livre analyse des figures majeures comme Barrès, Drumont ou Maurras, ainsi que des mouvements (LAction française, Front national, etc.), pour retracer l’évolution des discours. Mickaël Studnicki montre qu’au début, l’homosexualité est associée à la décadence morale, mais les positions évoluent avec les transformations sociales et législatives du 20e siècle. Un apport important du livre est l’analyse de la construction d’une virilité nationaliste, opposée à la République et aux normes jugées « dégénérées ». Les stratégies d’homosexuels engagés à Droite invisibilisation et justification idéologique ou une tentative de conciliation entre identité et engagement politique sont étudiées, ; et l’on comprend alors les tensions entre identité sexuelle et engagement politique dans les Droites nationalistes françaises. Les idéologies politiques ne déterminent pas mécaniquement les trajectoires individuelles, et les identités peuvent s’y négocier de manière complexe.

L’ouvrage s’attaque aux relations entre les Droites nationalistes françaises (monarchistes, antidreyfusards, maurrassiens, nationalistes révolutionnaires, Extrême droite…), et les homosexualités masculines. Comment comprendre la présence, la visibilité et parfois l’engagement d’hommes homosexuels dans des milieux idéologiquement hostiles à l’homosexualité ? Il existe une cohabitation paradoxale mais structurelle entre culture nationaliste et pratiques ou sensibilités homosexuelles. L’auteur s’inscrit à la croisée de plusieurs champs telle que l’histoire politique, l’histoire culturelle ; et les études de genre et de sexualité.

La centralité de la virilité

Elle agit comme la clé d’analyse. Le nationalisme français repose sur une construction obsessionnelle de la virilité adoptant des thématiques fortes comme l’image de la force, la discipline, la camaraderie masculine, et le rejet du féminisé. Cette virilité est paradoxale. Elle exclut l’homosexualité visible, mais crée un univers propice à des formes d’intimité masculine. L’auteur propose une hypothèse particulièrement féconde sur la culture nationaliste repose sur une esthétique et une éthique de la virilité, qui jouent un rôle structurant. Cette virilité exclut l’homosexualité visible, mais valorise des formes d’intimité masculine (camaraderie, corps, discipline). Les homosexuels engagés dans ces milieux naviguent entre dissimulation et pénétration dans la culture, l’esthétique, et la spiritualité. En même temps, il apparaît une redéfinition de leur sexualité comme compatible avec l’Ordre moral.

L’ouvrage suit une chronologie large, du 19e siècle à aujourd’hui depuis la naissance du paradigme. L’époque est particulièrement envahie par des crises comme l’Affaire Dreyfus, le nationalisme, et la crise morale. Des figures émergentes d’une Droite identitaire et nationaliste accusent et montrent du doigt. L’homosexualité est liée à la décadence et à la dégénérescence. Dans cette panoplie morale et sociologique, l’auteur fait émerger les traits d’une fascination pour la camaraderie virile, l’armée, et les corps masculins. La montée des Ligues nationalistes et l’influence de l’esthétique fasciste européenne accompagnent deux dynamiques qui tentent de coexister en favorisant une condamnation morale explicite et une tolérance implicite dans certains cercles élitaires. L’auteur insiste sur les milieux intellectuels où des homosexualités peuvent exister de façon discrète. La période de Vichy devient un tournant décisif au titre de la morale fixiste exacerbée. On assiste à un renforcement des normes viriles et familiales, et à une politique morale conservatrice même s’il n’y a pas une volonté systématique de répression comparable à l’Allemagne nazie ou mussolinienne. L’Après-guerre favorise des recompositions et une marginalisation des droites nationalistes. Les transformations sociales (libération sexuelle progressive) essaient de trouver un chemin timide mais affirmée malgré tout. L’homosexualité reste un tabou. Cependant, certains réseaux continuent d’exister dans des formes souterraines. Il faudra attendre le début des années 1980 pour noter une mutation du paysage avec l’apparition des mouvements LGBT et le repositionnement de l’Extrême droite. Les Années Mitterrand-Badinter marquent ce tourant avec la dépénalisation de l’homosexualité. L’auteur analyse la persistance d’une rhétorique anti-LGBT ainsi que l’émergence de figures homosexuelles à Droite.

Il dégage plusieurs profils : les discrets (vie privée cachée et conformité publique), les esthètes (sublimation de l’homosexualité dans la littérature, l’art et le culte du beau masculin), les idéologues (tentatives de justifier une homosexualité compatible avec l’ordre, la hiérarchie, et la virilité). Ces trajectoires personnelles montrent que l’identité sexuelle n’est jamais déterminante à elle seule. L’étude des parcours individuels évite une histoire purement doctrinale mettant en lumière des stratégies d’adaptation, des trajectoires qui révèlent la plasticité des identités et la capacité des individus à composer avec des normes contradictoires. Les identités sexuelles et politiques ne sont pas mécaniquement opposées ou cohérentes. Elles peuvent coexister dans des configurations paradoxales. Il montre que l’homophobie peut cohabiter avec des pratiques homosexuelles. Les idéologies ne déterminent pas totalement les individus. La virilité nationaliste est un terrain ambigu, à la fois excluant et attractif. 

Le livre évite une condamnation morale simpliste et une lecture téléologique. Il propose une analyse nuancée, qui restitue la complexité historique sans chercher à la simplifier. En insistant sur les contradictions, l’auteur tend parfois à valoriser la complexité au détriment des rapports de domination, et également à minimiser la violence symbolique et sociale de l’homophobie. L’analyse repose largement sur des figures intellectuelles et des milieux cultivés ; ce qui pose la question de la représentativité. Qu’en est-il des milieux populaires ? Des militants de base ? Si le cas français est traité de manière approfondie nous ne trouvons que peu de comparaisons avec d’autres nationalismes européens. La perspective avec des régimes comme l’Italie fasciste ou l’Allemagne nazie reste elle aussi un peu ténue.

L’auteur mobilise des concepts importants (virilité, masculinité, homoérotisme), ceux-ci ne sont pas toujours explicitement définis et théoriquement stabilisés. Les enjeux théoriques et ses prolongements sont au cœur de cette étude pour aider à brosser les contours d’une histoire non normative des identités. L’ouvrage invite à repenser les identités sexuelles et leur articulation avec les idéologies. L’auteur montre que les appartenances ne sont pas cohérentes par essence. Elles sont historiquement construites et négociées. Les idéologies ne sont jamais totalement cohérentes avec les pratiques sociales. Un intérêt touchant la sociologie politique, l’histoire culturelle, et l’analyse des engagements individuels est perceptible. L’analyse de la virilité nationaliste ouvre des perspectives sur les imaginaires politiques du corps, ainsi que sur les normes de genre. Elle rejoint les travaux contemporains sur les masculinités hégémoniques.

L’ouvrage est novateur. Il renouvelle notre compréhension au sujet de l’histoire politique française, des masculinités, et des rapports entre idéologie et intimité. Ce livre dérange les évidences et montre que l’histoire est faite de contradictions, bien plus que de catégories simples. Il remet en cause le paradigme binaire, et conteste l’idée selon laquelle les Droites nationalistes seraient uniformément homophobes. Mickaël Studnicki montre au contraire une réalité plus complexe. Selon lui, il y a une coexistence de discours répressifs et des pratiques tolérées, une présence d’homosexuels dans ces milieux, et enfin une articulation entre normes idéologiques et expériences vécues. Ce livre constitue une contribution majeure à l’histoire contemporaine, en déconstruisant une opposition longtemps tenue pour évidente entre nationalisme et homosexualité. La richesse documentaire, la finesse de l’analyse, et la mise en lumière de trajectoires complexes rendent à cet ouvrage tout son intérêt. Il montre que l’histoire des idéologies ne peut être comprise sans une attention aux tensions internes, aux contradictions et aux expériences vécues.

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