Les boomers se rebiffent, de Guy Baret : couverture, grand-mère en survêtement tenant un fusil à lunette (éditions du Cerf)
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Les boomers se rebiffent, réponse cinglante au procès des générations

Guy Baret, Les boomers se rebiffent. La cerise sur le gâteux, Les Éditions du Cerf, 04/06/2026, 200 pages, 19,90 €

Un boomer monte à la barre et retourne l’accusation. Guy Baret, né en 1946, emprunte aux prétoires sa mise en scène et reprend à ses contradicteurs leur pièce maîtresse : les Trente Glorieuses. Une page liminaire certifie, façon générique de cinéma, qu’aucun membre des générations X, Y ou Z n’a souffert pendant l’écriture. Sous la gaieté, les Éditions du Cerf publient un plaidoyer chiffré.

L'acte d'accusation, les enfants du désastre

L’accusation parle la première, longuement. François Bayrou impute aux boomers, le 27 août 2025, le poids de la dette ; François de Closets les tient pour les ruineurs du pays et juge la vie des vieux moins précieuse que celle des jeunes ; Salomé Saqué, vingt-neuf ans, détaille l’injustice immobilière ; l’humoriste Pierre-Émile Barré signe une vidéo rageuse vue trois millions de fois. Le réquisitoire tient debout tant qu’on lui épargne les chiffres.

La riposte est documentaire. Vingt-deux pour cent des bombes larguées entre 1940 et 1944 le furent sur le sol français ; 1851 communes ravagées entre 1939 et 1945, un produit intérieur brut ramené à 40% de son niveau d’avant-guerre, cinq millions de sans-abri dont les derniers bidonvilles survivront jusqu’en 1970, une mortalité infantile de 6%. La croissance qu’on impute aux « enfants de la Libération », Guy Baret la ramène à sa cause : il fallait tout rebâtir, et ils l’ont rebâti.

Le dossier s’épaissit dès qu’il entre dans les logements. Une enquête de 1956 relève que 42% d’entre eux sont privés d’eau courante, 73% de toilettes intérieures, 90% de douche ou de baignoire ; le seau hygiénique derrière un rideau, la noria matinale des locataires qui vont le vider, les élèves conduits chaque semaine aux douches municipales composent le décor réel de la prospérité.

Reste le chapitre qui emporte l’adhésion, celui des femmes. En 1946, dans les colonnes d’Elle, l’épouse de Félix Gouin recommande aux Françaises d’être « une ombre toujours présente, jamais pesante ». Le compte en banque sans l’autorisation du mari date de 1965, le salaire féminin était versé à l’époux, Polytechnique s’est ouverte aux jeunes filles en 1972 ; quant à l’ordonnance de 1800 sur le travestissement féminin, elle a tenu jusqu’en 2013, tempérée par des circulaires qui toléraient le pantalon pour qui tenait un guidon ou monte à cheval. La défense passe par là, et l’argument porte : la moitié du pays est demeurée hors de la gloire.

L'anachronisme écarté, la nostalgie retournée

Une règle de méthode gouverne l’ensemble : se garder de l’anachronisme. L’écologie, dans les dictionnaires du temps, désignait une discipline scientifique, et le programme gouvernemental de 1970 visait à mieux disperser les polluants plutôt qu’à les supprimer. La formule de l’auteur tranche : “La planète est pour les hommes et non les hommes pour la planète.” L’aveu est franc, et telle est la clef du livre.

Sur la dette, l’essai oppose une date à Matignon : jusqu’en 1974 le budget était en équilibre, et l’endettement a commencé après les Trente Glorieuses. Vient la démonstration la plus serrée, celle des retraites ; l’écart de niveau de vie entre retraités et actifs, 107,8% contre 106%, tient à la comptabilisation des loyers imputés aux propriétaires plutôt qu’au montant des pensions.

Le retournement final donne à l’essai sa hauteur. L’éditorialiste braque la même défiance sur son propre camp et renvoie le « c’était mieux avant » à la psychologie plutôt qu’à l’histoire, avec Ferdinand Alquié, tout en concédant deux points à sa génération, le baby-boom comme moteur de croissance selon Alfred Sauvy et la sécurité d’alors. L’ultime chapitre, hommage à Georges Perec, aligne les « je me souviens » : le poinçonneur sur chaque quai, le cinéma permanent où l’on entrait au milieu du film, une ouvreuse guidant à la lampe pour tout salaire un pourboire, la liste des quotidiens disparus qui résonne, écrit-il, comme un « appel aux morts ».

Guy Baret écrit comme il a éditorialisé, la phrase courte et le dossier ouvert. À Salomé Saqué et à François de Closets, il répond chapitre après chapitre, chiffres en main ; les Éditions du Cerf publient un essai qui fait rire de ce qu’il démontre et démontre tout ce qu’il avance. Mémoire exacte, plume heureuse : Guy Baret plaide en souriant, rend leur vérité à trente années de France, et laisse son lecteur plus savant et de meilleure humeur.

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