Badiadji Horrétowdo, Les Transfuges, Éditions Emmanuelle Collas, 10/04/2026, 288 pages, 21,90€
À Douala, le restaurant Neima sert aux exilés du Nord les plats de leur pays et loge, côté cour, les jeunes femmes descendues du Sahel avec un mariage manqué derrière elles et l’espoir d’un riche Alhadji devant. Hadja Halmata, qui les appelle ses filles, prie à l’aube et tient boutique jusqu’à la nuit. Badiadji Horrétowdo a fréquenté ces soirées déguisé en client, et il en rapporte, aux Éditions Emmanuelle Collas, un roman où chacun avance sous un nom qu’il s’est choisi, la maladie comprise.
Le chapelet et la sacoche
Neima signifie opulence et bonheur en peul, et c’est le mot du refrain par lequel Radio-Garoua remerciait le président Ahidjo du bonheur unique offert aux Camerounais. Une maison de rendez-vous porte donc, en guise d’enseigne, la promesse de l’indépendance. Celles qui en poussent la porte y croient encore, mariées à l’adolescence, répudiées ou enfuies, nourries de l’idée qu’une femme trouve son paradis aux pieds de son mari. Douala les attend sous le surnom de Petit-Paris, et une rabatteuse leur glisse à Garoua ou à Maroua l’adresse d’une bonne Samaritaine.
Hadja Halmata les appelle ses filles et se laisse appeler daada. Elle a suivi la même route vingt ans plus tôt, assez rebelle pour que le Nord la déclare inépousable, assez avisée pour comprendre au Sud que la tendresse se monnaye mieux que le travail. Sa maison offre le gîte, les conseils d’une mère et une pharmacopée entière, pommades éclaircissantes qui promettent un teint d’Arabe ou d’Hindoue, poudres à diluer dans le lait, onguents qui rendent un corps de jeune fille à celles qui ont déjà enfanté, “votre homme jurera qu’il est le premier à vous connaître”. Les leçons de séduction empruntent leurs images à la cuisine, l’assaisonnement pour le désir, la sauce sans cube pour l’échec, et la démonstration s’achève sur un tarif.
Ce qui se vend là porte un nom que personne ne prononce. Les filles cherchent un mari, les visiteurs cherchent de la compagnie, et le marché prospère dans l’intervalle, avec la bénédiction d’une mère dont les larmes fabriquées sont l’invention la plus retorse du roman.
L'acte de naissance et le pèlerinage
Le titre du livre désigne des passages de frontière plus intimes que ceux qu’on franchit en car. Un adolescent des rues de Ngaoundéré monnaye à Douala un acte de naissance et devient l’homme d’affaires le plus respecté de sa communauté. Un notable chassé du Nigéria par un scandale filmé se choisit un patronyme haoussa, fréquente six mois une grande mosquée de Yaoundé et en repart pourvu de deux épouses de quatorze et quinze ans. Le pèlerinage à La Mecque distribue un titre que la même société retire aux pauvres qui l’ont gagné, “Alhadji ne fait pas bon ménage avec pauvreté !”, et la religion fournit à chacun le verset qui l’arrange, la sunna pour prendre une épouse de plus, le destin pour absoudre ce qu’on a pris.
L’argent achève de tout laver. Celui qui bâtit des mosquées, offre des pèlerinages à ses courtisans et finance le parti au pouvoir voit sa biographie devenir intouchable, y compris l’héritage d’un demi-frère dont il fut l’exécuteur testamentaire, les veuves illettrées persuadées que leur mari laissait des dettes, les filles du défunt mariées jusqu’à la plus jeune, un cadet trop bavard abattu dans des circonstances que personne n’a voulu éclaircir. La même communauté qui chante ce bienfaiteur compte ses mendiants par centaines aux abords des mosquées.
Une femme lui tient tête. Venue solliciter un don pour scolariser les enfants du Nord, la présidente d’une association s’entend refuser, puis regretter à voix haute qu’on ne puisse lui offrir un pèlerinage, et répond qu’elle se prénomme Adeline. Dans ce roman où l’on change d’identité comme de gandoura, elle est la seule à garder la sienne
Le silence et l'alphabet
Un mot manque à cette communauté, et le livre en fait son foyer secret. Le sida y circule sous le nom de palu-du-sang, supposée variante du paludisme, incurable et honorable, qui laisse à ses victimes une vie ordinaire quand l’autre nom les jetterait dehors. La maladie appartient d’office aux chauffeurs routiers et aux prostituées, la richesse fait office d’immunité, l’embonpoint de certificat médical, et les filles qui maigrissent repartent au village en quête d’un improbable guérisseur, après quoi l’on cesse d’en entendre parler.
L’écart entre ce que l’on sait et ce que l’on dit gouverne tout, jusqu’à la consultation d’un médecin français qui explique les globules blancs par une métaphore militaire et s’entend demander ce que font les globules noirs. Badiadji Horrétowdo réserve la charge la plus dure à un sociologue camerounais, lequel congédie toute victimisation et renvoie les siens à leur propre reprise en main.
La sortie passe par les mots. Une seule pensionnaire quitte la maison, Habiba, après avoir rencontré un ingénieur, Alfaki, qui la traite en personne responsable d’elle-même, “Je n’ai pas à te dicter ta vie, tu en es responsable”, et sa première conquête tient dans l’alphabet qu’elle apprend pour feuilleter des magazines et tenir un commerce de beignets. Le roman l’accompagne jusqu’à la porte d’un laboratoire et s’arrête sur le seuil, avec un tact qui vaut mieux que toutes les leçons. Les Éditions Emmanuelle Collas, qui publient aussi Djaïli Amadou Amal, donnent ainsi au Sahel urbain son livre de mœurs. Badiadji Horrétowdo écoute mieux qu’il ne juge, et cette écoute lui vaut un roman drôle jusque dans sa cruauté, tenu d’un bout à l’autre par une tendresse qui refuse de fermer les yeux, un de ces livres après lesquels une ville se lit autrement.