Eugénie Bey, Le tombeau rêvé selon Ferdinand Cheval, Ateliers Henry Dougier, 7 mai 2026, 112 pages, 14,90€.
Presque aucun visiteur du Palais idéal ne sait qu’à un petit kilomètre de là, à l’entrée du cimetière d’Hauterives, s’élève une seconde œuvre de Ferdinand Cheval, plus haute que toutes les tombes du village. Eugénie Bey lui consacre Le tombeau rêvé selon Ferdinand Cheval, récit romancé paru aux Ateliers Henry Dougier dans la collection « Le roman d’un chef-d’œuvre ». Le livre prend la légende par l’autre bout et découvre, sous le facteur, un homme dont toutes les œuvres furent des tombeaux.
Décembre 1914. Philomène Richaud vient de mourir et le maire d’Hauterives apporte la réponse de la préfecture, qu’aucune inhumation ne sera autorisée dans le Palais. La scène ne prend son sens que par un fait qu’Eugénie Bey remet au centre. Depuis trente ans, le Palais idéal abritait deux tombes identiques, creusées côte à côte pour Philomène et pour lui. Le jardin d’Hauterives était un mausolée, et l’État venait de le confisquer. Le vieil homme cesse de s’alimenter, ne répond plus, et il faut trois semaines chez sa belle-fille pour qu’il retrouve son élan. Il a soixante-dix-huit ans. Il reprend son tablier bleu, ses sabots et sa brouette, et gagne le cimetière.
La beauté du geste tient à ce qu’il retranche. Ferdinand Cheval avait rapporté du monde entier des architectures de papier, un temple hindou, un chalet suisse, la Maison carrée d’Alger, tout un inventaire de civilisations transposé dans le mortier. Pour Le Tombeau du silence et du repos sans fin, il abandonne la pierre qu’il charriait depuis toujours, les formes naturelles, les symboles. Le pétrissage appris à vingt ans chez un boulanger de Valence, et qui n’avait jamais quitté ses mains depuis la première fontaine du jardin, demeure seul en scène. Ce qui subsiste frôle l’abstraction, et c’est là, je le crois, que le livre touche le plus juste.
Philomène Richaud occupe ici la place qu’on lui refusait. Elle avait vendu sa ferme, puis ses terres, pour payer les parcelles et les sacs de chaux. Pendant plus de vingt ans, elle a nourri son mari à la main, la nuit, pendant qu’il maçonnait, un oignon et un morceau de lard, pour qu’il ne perde pas une minute entre tournée et chantier. Le monument prolonge un couple autant qu’une œuvre.
Madame Figuet possède la concession voisine et vient chaque jour bougonner sur la tombe de son mari. Ferdinand Cheval lui promet de laisser nu le pan qui la regarde, et il tient parole. De cette courtoisie de village naît le déséquilibre qui fait la puissance du monument, une façade sans ornement contre une façade qui s’élance au-dessus du toit et semble vouloir quitter le cimetière. Peu d’asymétries majeures ont une origine aussi tendrement ordinaire, et j’y vois la marque d’un homme qui savait que le beau se négocie avec les vivants. Sur son œuvre il avait tranché lui-même, et le livre le prend au mot. “C’est l’original qui fait sa beauté.”
Le portrait qui se dégage congédie l’imagerie du génie candide. Le facteur cite Goethe sur ses murs, y inscrit le nom d’Allah, dicte à son fils Cyrille un manifeste dans un cahier d’écolier, rédige ses communiqués de presse, édite ses propres cartes postales et gagne contre le photographe Louis Charvat un procès qu’on étudie encore, à en croire le livre, en droit à l’image. Il savait ce qu’il fabriquait, sa postérité comprise. Le rapprochement avec Kandinsky, auquel Eugénie Bey consacre un chapitre entier, éclaire le reste. Un paysan qui n’a lu aucune théorie parvient de ses seules mains là où la peinture savante arrivait au même moment, à une forme qui ne figure plus rien et vibre pourtant.
Achevé en 1922 après huit années de labeur, quand son auteur avait quatre-vingt-six ans, le Tombeau attendait son livre. Gérard Denizeau l’avait signalé en 2011, Marie Darrieussecq en 2022, et le monument est classé depuis quinze ans. Le préfacier retenu est remarquable, le directeur du Palais idéal, qui concède que le chef-d’œuvre de Cheval s’élève hors de ses murs.
Le 17 août 1924, deux jours avant de mourir, le vieil homme fit certifier l’exactitude de sa vie par le maire d’Hauterives, le pharmacien, le boulanger et le chef de la fanfare. Il craignait l’oubli. Ces signatures garantissaient des dates. Eugénie Bey donne à Ferdinand Cheval ce qu’aucun notable ne pouvait signer, la preuve que ses mains avaient pensé, et Le Tombeau du silence et du repos sans fin sort de ce livre avec son silence intact, simplement habité.