Eleonore Frey, Ainsi va Lipp, traduit de l’allemand par Camille Luscher, Éditions La Veilleuse, 150 pages, 20€
Une femme d’un certain âge traverse le jardin des Plantes, manteau gris boutonné jusqu’au cou, doublure rose tournée vers l’intérieur, invisible à tous. La doublure parle, et elle tiendra le récit de toute la première partie. Un soir, gare de l’Est, sa propriétaire croise un homme sans domicile que ses noms, va-nu-pieds, clodo, laissent sans nom, lui tend de quoi s’offrir un verre de vin, et repart avec une question fichée dans le crâne. Elle le baptisera Lipp, d’après une enseigne de dépannage aperçue au cours d’une insomnie, puis lui inventera une naissance, une mère, un maître d’école, une fuite. Eleonore Frey a écrit un roman qui avance comme son personnage, par écarts et par arrêts brusques. Ainsi va Lipp déplace le regard sans dicter où le poser, et l’on referme ces cent cinquante-neuf pages avec la conviction d’avoir tenu un livre qui durera.
Tout part d’un geste emprunté à l’histoire des migrations. Madame gravit les marches du musée d’Ellis Island et entend la voix enregistrée d’une femme arrivée de Russie à quinze ans, à qui un médecin traça un E à la craie sur l’épaule et dont le frère souffla de retourner sa veste. Elle passa. Le texte indique aussitôt que derrière cette rampe Madame en voit d’autres, où l’enjeu dépassait l’arrêt ou le passage. La doublure rose occupe exactement cette place d’endroit caché, de faste interdit, de part vive gardée boutonnée sous le gris. J’avoue un faible pour ce motif souche, qui installe le point de vue comme un litige, la doublure accusant bientôt Madame d’être sa camisole, sa tutrice et sa censure.
Nommer vient ensuite. Le sans-nom devient Lipp parce qu’une enseigne de dépannage rougeoie en face de la fenêtre, et l’arbitraire du baptême travaillera le livre jusqu’au bout. La deuxième partie déploie le roman que Madame commence seule et poursuit sous la dictée de sa doublure, une fois son manteau retourné à son tour. Une enfance entière s’y fabrique, avec ses terreurs liturgiques et ses lois privées, éviter les tombes du dallage, garder son ombre pour soi dix minutes en sortant de l’église. L’enfant fiche ses trouvailles comme autant de signes de vie, un gant, une pomme verte du Palais-Royal qui pourrira dans son carton jusqu’à devenir poussière. Il demande ce qu’est l’éternité et se répond seul, devant un veau mort, “l’éternité c’est quand on vient au monde et que personne n’est là”.
Une lame achetée, jamais trouvée, rejoindra la boîte à l’adolescence, et sa mère la cherchera en vain le jour de la disparition. Le livre démolit du reste sa propre fiction, à l’hôpital, quand la mère de Lipp énumère à son fils tout ce qu’il vient d’inventer et qu’il lui répond que pour être cru il faut mentir. On aurait tort d’attendre d’Ainsi va Lipp un exercice de compassion. Eleonore Frey fait de son vagabond un homme qui a déchiré le corsage d’une amie dans la rue, un soir où elle descendait du bus dans un manteau gris à doublure rose, puis qui a laissé partir une femme enceinte de lui sans jamais chercher à savoir ce qu’était devenu l’enfant. Sophie coud les trois parties, camarade d’école experte en éternité, jeune femme agressée, prénom que Lipp imposera ensuite à d’autres et jusqu’à une poupée.
La troisième partie opère un déplacement rare. Le sujet grammatical devient le regard, organe de Madame, agent des phrases et outil du roman qu’elle a cessé d’écrire, pendant que Lipp se démultiplie en jongleur, en statue peinte de blanc, en homme au volant d’une petite voiture noire. Eleonore Frey y installe la question qui donne au livre sa gravité, et elle la pose dans le sens inverse de celui qu’on attend. L’enjeu consiste à savoir si le jeune Lipp inventé se laisserait sauver dans le plus vieux, celui qui n’a vécu que sur le papier dans celui qui marche quelque part dans Paris.
Camille Luscher a tranché là où le passage au français retourne tout. Chez Eleonore Frey, germaniste partagée entre Zurich et Paris, Madame parle allemand dans une ville qui parle une autre langue, et le français y fait l’étranger. La version française inverse le rapport, aussi la traductrice laisse-t-elle l’allemand en place, une réponse lâchée au musée Carnavalet, une comptine de guérison que Lipp entend sans la comprendre et comprend pourtant, par la seule teneur sonore. Un poème de Paul Vincensini lu par Madame dans le métro reviendra de même, soixante-dix pages plus tard, dans la bouche de Lipp comme un souvenir vécu.
Eleonore Frey écrit comme on retourne un manteau, faste caché au-dehors, et son roman rend au premier venu ce que la pitié lui retire, une existence qui excède tout ce qu’on en dira jamais.