Éric Forbes, Le fugitif, le flic et Bill Ballantine, Héliotrope, 08/05/2026, 280 pages, 20 €
Il aura fallu vingt-sept ans de comptoir avant qu’Éric Forbes n’écrive à son tour le genre de livre qu’il vend depuis 1990. Le détour n’a rien d’anecdotique : on ne trie pas le bon polar du mauvais, dix fois par jour, pendant trois décennies, sans finir par savoir précisément ce qui fait tenir une intrigue debout. Ce deuxième roman en administre la preuve à chaque page.
Né en 1966 à Baie-Comeau, arrivé à neuf ans à Amqui, passé par le Cégep de Rimouski puis par la littérature à l’UQAM, Éric Forbes se réclame sans détour de Chandler, de Jim Thompson et de Chester Himes. Son premier livre, Amqui (Héliotrope, 2017), lui avait valu le prix Jacques-Mayer du premier polar, une place de finaliste au prix Arthur-Ellis et une reprise en France chez Le Mot et le Reste. Le fugitif, le flic et Bill Ballantine en est la suite, et c’est la meilleure espèce de suite, celle qui s’affranchit de son modèle en gagnant en vitesse, en mordant et en drôlerie.
Un an après le carnage qui a ensanglanté la vallée de la Matapédia, Denis Leblanc débarque à Paris. Il y a laissé un bras et sa coéquipière ; il avait perdu son fils avant cela. Il vient chercher l’homme qu’il tient pour responsable : Étienne Chénier, libraire devenu tueur, réfugié sous une fausse identité derrière le comptoir d’une échoppe de polars d’occasion du Quartier latin. Il le trouve en quelques jours. Mais il n’est pas seul à chercher. Catherine Desbiens, fille d’un patriarche mafieux montréalais et veuve de l’homme que Chénier a exécuté, fait suivre l’ex-policier depuis des mois, certaine qu’il la mènera à sa proie. Rue du Cardinal Lemoine, tout se détraque, et le chasseur se retrouve en cavale aux côtés de celui qu’il traquait.
L’idée n’est pas neuve, l’exécution est superbe. Éric Forbes fait de cette alliance forcée une machine à comédie sans jamais désamorcer la menace : le flic manchot et le tueur méthodique partagent des hôtels miteux du treizième arrondissement, des vocabulaires d’injures qui ne se recoupent qu’à moitié et une dépendance mutuelle qu’aucun des deux n’accepte de nommer. Le comique de mœurs franco-québécois, qui aurait pu n’être qu’un gag récurrent, devient ici un vrai moteur : deux hommes qui ne parlent pas la même langue tout en parlant la même langue, obligés de se faire confiance.
Le coup de génie du livre s’appelle Édouard. Onze ans, un quotient intellectuel vertigineux, une maturité affective sensiblement inférieure, et la conviction inébranlable que Bill Ballantine — l’increvable acolyte de Bob Morane, dont il dévore les aventures — existe pour de vrai quelque part et pourrait surgir à tout moment prêter main-forte. Sa mère, Alice Dupuis, cambriole les appartements du Quartier latin à vélo avec sa complicité. Ce duo-là aurait suffi à faire un roman ; greffé sur la cavale des deux autres, il donne au livre son irrésistible dérèglement. Forbes tient le pari le plus difficile du genre : rendre un enfant drôle sans le rendre mignon, et attachant sans le rendre invulnérable.
Restent le métier et le tempo, qui sont l’affaire d’un homme qui a lu tout ce qui se fait. Chapitres brefs, points de vue tournants — Leblanc, Chénier, Édouard, Alice, Desbiens, jusqu’au mercenaire à favoris chargé de la filature —, dialogues qui claquent sans jamais s’écouter claquer. Catherine Desbiens mérite une mention à part : femme de commandement dans un milieu qui ne lui pardonne rien, méthodique jusqu’à la froideur, elle apporte au roman une figure d’antagoniste autrement plus intéressante que les caïds interchangeables du polar mafieux ordinaire.
Sous la course-poursuite affleure, par intermittence et sans une once d’insistance, une question plus grave : que reste-t-il d’un homme, flic ou tueur, quand on lui a retiré ce pour quoi il croyait encore se battre ? Forbes ne s’y attarde jamais assez pour ralentir sa machine, mais il y revient assez souvent pour qu’on referme le livre avec autre chose qu’un sourire. Il s’amuse au passage des clichés du genre — le détective manchot, le privé qui n’a jamais lu de roman à énigme — avec la gourmandise d’un lecteur qui les connaît par cœur et les aime encore.
Sur le dénouement, on ne dira rien, sinon qu’il tombe juste et qu’un bref épilogue, un an plus tard, rouvre le dossier ailleurs qu’à Paris. Voilà un polar qui va vite, qui fait rire, qui serre le cœur trois ou quatre fois sans prévenir, et qui prouve qu’on peut être un libraire savant sans écrire un livre de savant. C’est rare, et c’est une réussite.