Couverture du roman Abdallah superstar d'Iman Ahmed, éditions Actes Sud, 2026
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Abdallah superstar, une enquête intime sur la musique et l’exil

Iman Ahmed, Abdallah superstar, Actes Sud, 26/08/2026, 160 pages, 16€

Une fille de trente ans tape dans une barre de recherche le nom d’une chaîne YouTube. Deux cent quarante-cinq mille vues, sept cent treize abonnés, et derrière les miniatures une scène entière, la pop djiboutienne des années 1990, ses synthés acides, ses boîtes à rythmes, ses idoles en lunettes noires. Le gestionnaire du compte est mort depuis deux ans, il occupe encore des gigaoctets sur des serveurs californiens, et il s’appelait Galal. C’était son père. De cette archive en sursis, Iman Ahmed tire une enquête qui va d’un appartement de Poitiers aux studios de Djibouti, et d’un homme devenu silencieux à la superstar qu’il enregistrait. Une fille apprend son père dans des images qu’il n’a pas toutes tournées.

Le réveil d'une chaîne, ce que la France disait du pays

Le livre s’ouvre sur un lac de sel filmé à cinquante degrés, deux jours avant l’année 1990. Le régime que la narratrice installe relève de la licence plutôt que de la preuve, elle décrit l’image d’archive, l’étire, la complète, et revendique l’invention comme un acte de mémoire.
Avant la chaîne, il y a les aquariums. Dans un appartement de Poitiers, un homme relève des pH, saupoudre du sodium, reconstitue la salinité du lac Assal entre le salon et le balcon, et sa fille de dix ans se retrouve promue ingénieure du projet. Le chapitre garde sa phrase décisive pour la chute, préparée par une triple reprise sur les valises que les exilés laissent ouvertes, un père qui fabrique des lacs artificiels quand la nostalgie le prend.
L’héritage, la mort venue, se révèle surtout numérique. Comptes saturés, colis en attente, une chaîne que les serveurs pourraient effacer au premier désengorgement. Le chapitre de la succession avance par le comique de l’inventaire, un gel douche quasi neuf, un mini-ventilateur reçu par la poste, et le chagrin arrive par-dessous, à la faveur d’un rire. La narratrice met une vie en cartons, puis cale devant l’immatériel, faute d’un geste appris pour refermer ce qu’on lui a seulement appris à ouvrir.
Une trouvaille du premier tiers tient dans une rubrique d’interface. Un module de recommandation continue de proposer, au nom d’un compte dont l’adresse est éteinte, les clips qu’un mort aurait choisis pour sa fille. Le récit saisit là une hospitalité posthume que l’ingénierie produit par accident.
Très tôt, et depuis la France, le texte règle son compte avec les récits disponibles. Un journaliste de l’INA parlait en 1977 d’un territoire à peine sorti du Moyen Âge, d’anciens militaires croisés en France racontent la chaleur, l’ennui, une bombe dans un café, Rimbaud et Monfreid fournissent le décor. Le livre y oppose un constat sec, la page encyclopédique consacrée à la musique djiboutienne manque, et l’absence se distingue du vide, “C’est différent du vide, ne pas exister”.

Octobre 1999, la mer qui se retire

Au centre du récit, une nuit d’octobre à Djibouti, un homme de trente-quatre ans qui ferme la porte de son studio de la rue de Moscou et rentre à pied. Iman Ahmed raconte l’événement au vocabulaire des marées, un alignement des astres, puis une régression marine, ce retrait durable qui laisse un continent nu.
L’aphasie occupe ensuite la place que le roman réserve d’ordinaire au dialogue. Les mots subsistent, détachés de leurs idées, errants dans un cerveau devenu géographie. Pour dire ce relâchement, le texte préfère les images domestiques, les pâtes alphabet échouées au fond d’un bol de soupe, le mot invalide qui arrive abîmé sur le bureau d’une assistante sociale. La leçon de rythme battue du doigt sur un appuie-tête de Clio, quatre temps avec un appui sur le troisième, par-dessus un morceau de Sister Nancy, concentre tout ce que le livre entend par transmission.
Le montage procède par définitions empruntées. Un chapitre s’ouvre sur l’offbeat, accentuation du moment le moins attendu de la mesure, et le mot sert aussitôt à nommer une rupture intime. Un autre s’ouvre sur la syncope, note attaquée sur un temps faible et tenue sur le suivant, que le livre reprend à la médecine autant qu’au solfège.
La restauration technique revient à Tino, le compagnon de la narratrice. Il commande de la connectique, cherche le bon convertisseur, achète des cassettes vierges, rouvre le ventre d’un caméscope Sony Hi8, puis pose sur la touche de lecture la main hésitante de celle qui filmera. Moyale, l’associé de studio, se rejoint par Messenger, une phrase envoyée à un profil qui pose en costume sur un balcon, et le récit tient son hypothèse, la piété filiale passe d’abord par la manutention.

Retour au pays, le lac et la faille

Le dernier mouvement ramène la narratrice à Djibouti, où le pays se dérobe davantage qu’il ne se livre. Un camarade d’internat du père, connu en France à la fin des années 1970 et retrouvé sur place, déroule l’autre versant de la mémoire musicale, la difficulté du droit d’auteur, les enregistrements qu’on se fait pomper, les diffusions sans crédit. La mémoire d’une scène tient alors à des mains privées, à des associations de quartier, aux commentaires d’une diaspora qui date et corrige.
L’enquête change alors de nature. La preuve cesse d’être le but, un repère de géolocalisation s’efface, des prières portées sans certitude gardent toute leur valeur, et le texte préfère la manière d’un homme à l’établissement des faits. Dix secondes d’image, une voix retrouvée sur bande magnétique, la façon qu’avait Galal de tenir son menton quand il cherchait un mot, voilà ce que le roman consent à rendre, et il apprend à sa narratrice l’art de s’en contenter.
Le lac Assal, les buttes d’un cimetière du désert, la question qu’une enfant de dix ans pose sur ce que contient la faille qui écarte l’Arabie de l’Afrique, tout travaille la même intuition, le temps qui échappe à l’élucidation change d’état et se sédimente.
Le récit de filiation français, tel que la critique le nomme depuis Dominique Viart, procède d’ordinaire par archives et par établissement de la vérité. Iman Ahmed déplace le genre vers le geste technique et vers le renoncement, et branche sans hiérarchie Alizée, Christophe et Prince sur les rythmes afars de Dinkara, comme Francis Falceto, remercié en fin de volume, l’avait fait pour la soul éthiopienne. Les trois pages de crédits qui closent le volume, où chaque clip reçoit son auteur, son compositeur et sa date, répondent au constat sur le droit d’auteur, et la note finale explicite ce qui fut inventé et au bénéfice de qui.

Premier roman, Abdallah superstar impose d’un seul coup une langue, une méthode et un pays, et fait entrer dans la littérature française une écrivaine dont on attendra désormais chaque livre.

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