Couverture du roman Virginia dans les tours de Thomas Binggeli, publié aux Éditions La Veilleuse
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Virginia dans les tours : tendresse et révolte dans le béton

Thomas Binggeli, Virginia dans les tours, Éditions La Veilleuse, 13/08/2026, 136 pages, 17€

Un jeune homme porte sous les yeux des taches bleues qui s’étendent depuis l’enfance. Chaque matin, un bus le dépose devant un complexe de béton planté dans une forêt dont on a décimé le cœur pour couler les fondations. Il y travaille auprès de Virginia, blond platine, talons hauts, colères volcaniques, gardienne des fleurs dans les chambres. Thomas Binggeli tire de ce huis clos vertical un roman du soin, d’une amitié que rien ne nomme, et des corps que l’institution range par étages.

L’hiver dans les couloirs sans fin

Les tours montent si haut qu’on en perd le compte. À l’intérieur, des sols brillants, des néons, des portes numérotées, un cadenas à chaque fenêtre dès le deuxième niveau. Le narrateur y occupe une fonction que Virginia lui a définie d’une formule qu’il porte comme un contrat, “tu es là pour m’aider à aider”. Le livre déplie un inventaire de gestes que le roman contemporain de langue française fréquente rarement. On frotte au dentifrice chaque recoin d’une prothèse dentaire, on décolle un pansement sur une omoplate où la chair a noirci, on scotche les bandes latérales d’une protection hygiénique. La précision de ces pages relève de l’ethnographie, et le texte échappe pourtant au reportage, parce que chaque résident y reçoit son détail propre, l’homme au pull orange, le seul qu’il consente à porter, la femme qui serre une enveloppe sans oser l’ouvrir. Les vieillards y gardent d’ailleurs leur part d’ombre, une pensionnaire prévient qu’elle refusera la soupe servie par un homme noir, un soignant impose ses mains à une femme sans défense. Le détail accordé à chacun devient la seule politesse possible envers des vies rangées par numéros de chambre.

Le printemps des dialogues impossibles

Une dédicace de quatre mots ouvre le volume, “Pour V, comme promis”. Le pacte est scellé avant la première page. Virginia occupe le livre comme elle occupe les couloirs, à pleine voix. Elle vole du fromage préemballé pour tenir une journée sans repas, commande des cuissardes en cuir qu’elle essaiera devant son miroir, dessine des oiseaux dont les yeux deviennent des croix. Thomas Binggeli lui donne une drôlerie de parade, seule arme d’une femme méprisée par sa direction. Deux régimes viennent trouer la trame réaliste. Des fragments nocturnes d’abord, où le narrateur traverse les parois, se baigne dans l’eau de la chaudière et regarde ses coccinelles dévorer le corps du collègue honni. Des dialogues ensuite, écrits dans un carnet caché, où il fait dire à Virginia ce qu’il voudrait entendre d’elle. Marqué par une nuit d’agression en ville, il avance masqué, et sa vulnérabilité répond à celle des pensionnaires. Le roman, paru en Suisse romande dans la collection Nuit blanche des Éditions La Veilleuse, trouve là son invention propre, une manière de loger l’insoutenable dans une pièce séparée pour continuer d’aller travailler.

L'été, la plus terrible des saisons

Le calendrier commande tout. Le froid tient les premiers chapitres, la rivière dégèle, les bourgeons épaississent, et la fête d’été que Virginia prépare depuis des mois devient la ligne d’horizon du récit. Le narrateur sait qu’il partira après. L’auteur fait de cette échéance un compte à rebours d’une douceur cruelle, où chaque tarte aux fruits, chaque grappe de ballons rouges rapproche la séparation. Autour, l’économie du soin travaille en sourdine, les fleurs supprimées par arbitrage budgétaire, les postes laissés vacants, la brochure en papier glacé aux couleurs paradisiaques que la direction fait tirer pour la ville. Le pathos y est tenu à distance, et La Veilleuse porte un texte qui tient ensemble la tendresse et la colère sans hausser le ton. Thomas Binggeli écrit le soin comme on tient une main, sans détourner le regard, et Virginia dans les tours rend à chaque visage effacé par le béton la lumière qu’on lui avait prise.

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