Couverture du roman Le Diable rit avec nous de Xavier-Marie Bonnot, Éditions Récamier
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Le Diable rit avec nous explore les héritages du fascisme

Xavier-Marie Bonnot, Le Diable rit avec nous, Éditions Récamier, 20/08/26, 352 pages, 21€

Une photographie se décolle d’un album de famille. Trois légionnaires en képi blanc, et au dos, de la main du grand-père, “Cao Bang. Indochine. 1949”, et dessous un nom, Charles Morin, premier à gauche. Il faudra des années au narrateur pour retrouver cet homme, vieux monsieur courtois de banlieue qui fredonne le chant de sa division avant d’avouer qu’il fut Waffen-SS et qu’il ne renie rien. Une dette le liait à l’officier qui le commandait. Xavier-Marie Bonnot fait de cette énigme le moteur d’un roman qui traverse le siècle.

Le rire du diable. Un pacte et son actualité

Deux scènes encadrent le livre, un opéra marseillais de 1936 et un jardin de banlieue en 2000. L’enjeu que Xavier-Marie Bonnot installe entre elles concerne moins le passé que son obstination à durer.

L’enfant est conduit au Faust de Gounod par André Guérin, l’instituteur pacifiste trépané du Chemin des Dames, celui qui lui a donné le goût de l’allemand. Il en sort avec une question qu’il posera toute sa vie, jusqu’où engage une signature. Le romancier laisse la formule au narrateur. Dans Faust, “le diable rit, les hommes se perdent”. Soixante-quatre ans plus tard, dans son jardin, le même homme reprend d’une voix fatiguée le chant de sa division, “Avec nous hurle Satan / Et nous en rions volontiers.” Toute la charge du livre tient dans la préposition. Le diable rit avec nous, au présent, et l’invitation part de notre côté.

Le dispositif est un piège, et le narrateur y tombe le premier. Il vient chercher un salaud, il trouve un vieux monsieur qui cite Goethe sans se tromper d’une virgule, récite Ronsard devant ses rosiers. Il reste, il écoute des après-midi entiers. Il finit par nommer ce qui le cloue sur sa chaise, “la fascination pour l’inhumain”, et cet aveu vaut mieux que cent pages de réquisitoire.

Des années après les entretiens, une chaîne diffuse en boucle l’image de l’homme le plus riche du monde faisant le salut nazi à l’investiture d’un président américain, et les spécialistes se disputent le sens du geste. Le titre du roman sert de légende à l’actualité. “Le diable rit avec nous.”

La fabrique. Comment un fils de héros devient un traître

Charles Morin vient au monde en 1918, quelques mois après la mort de son père, brancardier fauché dans la craie de Champagne. Le roman s’annonce dès sa page liminaire comme la fabrique d’un fasciste, et démonte la machine pièce par pièce.

L’antériorité est le foyer d’énergie du livre. “Je suis né en 1918. Dans une tranchée de Champagne. Souvenez-vous bien de cela. Ma vie a commencé avant même que la lumière ne me soit donnée.” Une blessure reçue en héritage sans avoir été vécue cherche un emploi pendant vingt ans, et en essaie plusieurs.

Xavier-Marie Bonnot refuse l’éclair. Son personnage se méfie de Sabiani, de Déat et de Doriot, grimpe dans les calanques à vingt ans sans avoir rien choisi, et se convertit plus tard en refermant un récit de voyage en Allemagne signé d’un aristocrate breton. Le vieillard le dit lui-même. “Il n’y a pas de moment à proprement parler. Pas d’éclair, mais une maturation lente.” La démonstration est incommode pour tout le monde, puisqu’elle retire au fasciste l’excuse de la misère et au lecteur celle de la monstruosité. Le paradoxe final est posé sans emphase. “Les nationalistes préfèrent la nation d’un autre à leur propre patrie.”

La fabrication a ses degrés, que le livre nomme avec soin, la Légion des volontaires français devenue régiment d’infanterie 638 de la Wehrmacht, puis la Waffen-SS, ouverte aux Français par la loi 428 du 22 juillet 1943 affichée dans les mairies. Le roman reproduit l’avis, puis le barème du prospectus, six cents francs de solde et mille huit cents avec les primes, contre mille francs de salaire minimum. La trahison avait son tarif imprimé. À Kruszyna, cent treize Juifs sont abattus dans le camp et ses alentours. Le narrateur demande à l’homme ce qu’il aurait fait si l’ordre était venu. “Je pense que oui.” La question se resserre sur les femmes et les enfants désarmés, et le vieillard recule. “Oh non, pas ça !” Xavier-Marie Bonnot lui laisse cette ligne, et le portrait y gagne.

Le roman contredit frontalement la formule d’Hannah Arendt sur Eichmann. Les hommes de cette sorte ont pensé, conçu et organisé ce qu’ils faisaient, et le vieillard le confirme, les siens “n’ont jamais cessé de réfléchir à ce qu’ils accomplissaient”. Traiter le mal comme un défaut d’imagination arrange décidément trop de monde.

Le circuit. De l'Est au Tonkin, et retour

La seconde moitié du roman quitte l’Allemagne pour l’Indochine, et le portrait d’un homme pour celui d’un pays. Xavier-Marie Bonnot y branche la violence coloniale et la violence nazie sur le même câblage, ce que peu de romanciers français ont osé.

Né à Hanoï, petit-fils d’un officier de Légion du Tonkin, fils d’un photographe aux armées disparu là-bas quand il avait quatre ans, le narrateur fait parler l’homme qui servit sous les ordres de son grand-père. Une conversation ancienne lui revient, du vivant d’Émile, sur ce que fait un chef quand ses hommes ont libéré leurs instincts. Le vieil officier répondait qu’il faut savoir abattre celui qui ne vous respecte pas. Son petit-fils demandait si cela lui était arrivé. “Oui. Cela m’est arrivé.” Bien plus tard, Morin lui dira qu’ils sont deux orphelins, et la phrase éclaire rétrospectivement pourquoi il n’a jamais quitté sa chaise.

L’Indochine donne au roman ses plus belles pages et sa scène la plus insoutenable, l’abandon sur ordre des partisans thos qu’on avait armés, leurs femmes et leurs enfants agrippés aux camions, les doigts brisés à coups de crosse. Émile aura mis une vie à formuler ce qu’il fallait comprendre dès Yen Bai. “On ne vient jamais à bout d’un peuple qui désire son indépendance.”

Le circuit se referme sur un détail posé sans commentaire, et qui vaut tous les développements. René Bousquet, l’homme de la rafle du Vél d’Hiv, qui signait en 1942 des accords avec le général SS Karl Oberg, préside au début des années 1950 la Banque d’Indochine, celle qui finance la guerre et paie les soldes d’Émile et de Charles Morin. Suivent l’amnistie, une agence anticommuniste du boulevard Haussmann, des piges au Figaro sous un directeur qui militait pour la mémoire de Pétain, dix ans auprès de Gnassingbé Eyadéma, une décoration d’anciens de la Waffen-SS en 1978, et la gerbe de François Mitterrand sur la tombe de Pétain en 1992, année du cinquantenaire du Vél d’Hiv. La dette annoncée dès la première rencontre, différée jusqu’au bout, donne au roman son moteur et au petit-fils son épreuve.

Il faut du sang-froid pour rester assis devant un homme qui ne regrette rien, l’écouter jusqu’à l’aveu, le presser quand il se dérobe, et rapporter de cette veillée un livre qui rend aux morts leur épaisseur sans absoudre personne. Xavier-Marie Bonnot signe le roman d’un siècle qui continue de nous appartenir, tenu d’une main assez ferme pour que l’archive et la phrase ne se gênent jamais, et l’on referme ces pages avec le sentiment d’avoir lu l’un de ces livres qui obligent un pays à se regarder en face.

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