Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi, Les fascistes n’ont jamais compté les étoiles, Mémoire d’encrier, 21/08/26, 304 pages, 21€
Le monde s’écroule, et deux écrivains décident de s’écrire. Ouverte en mars 2025, la correspondance de Yara El-Ghadban, née réfugiée palestinienne, et de Rodney Saint-Éloi, poète haïtien, traverse le génocide de Gaza, l’effondrement d’Haïti, l’ère des milliardaires, les archives confisquées des dépossédés, l’exil sans retour et l’art de recommencer, l’humour que Rodney Saint-Éloi nomme l’arme des dépossédés et la tendresse que Yara El-Ghadban place avant le rire. Publié chez Mémoire d’encrier, ce livre à deux voix oppose aux comptables du malheur une arithmétique que les puissants n’ont jamais apprise.
Mars 2025, quand le monde se défait
Rodney Saint-Éloi converse en songe avec Aimé Césaire, dans son bureau de Fort-de-France, et lui pose la seule question qui vaille, où va le monde. La réponse tarde, alors il écrit à Yara El-Ghadban, qui se réveille un matin de mars 2025 dans une résidence des Pays de la Loire, son téléphone saturé d’images d’enfants déchiquetés. Israël vient de rompre le cessez-le-feu, le ramadan commence, et les Gazaouis jeûnent par-dessus la famine, arrachant au calendrier de la mort une mesure qui leur appartienne.
De ces deux réveils naît un dispositif ancien, la correspondance, qui sert d’ordinaire à commenter une œuvre en train de se faire et qui tient ici le registre d’un effondrement, sous l’injonction d’Albert Camus à Stockholm, empêcher que le monde se défasse. Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi avaient déjà mené ensemble, dans Les racistes n’ont jamais vu la mer, publié par Mémoire d’encrier en 2021, une anatomie du racisme.
L’écriture devient le premier champ de bataille. Yara El-Ghadban constate que son vocabulaire l’a quittée, que les mots amour, oiseau, mer ont cédé la place à une litanie administrative du massacre. Elle se surprend à doser l’horreur administrable au lecteur occidental. De ce piège sort le mot qui structure tout le livre, « désécriture ». Défaire la langue héritée du maître pour retrouver une parole qui appartienne aux siens.
Rodney Saint-Éloi répond depuis une autre profondeur. Il répète que son nom lui demeure étranger, faute de savoir d’où il vient, la généalogie ayant été rompue dans la cale, et au bout du patronyme civilisé se tient un roitelet français, énigme plutôt que filiation. Le séisme haïtien de janvier 2010 loge encore dans ses os. Il congédie le vocabulaire consolateur des vainqueurs, thérapie, réparation, guérison, et propose le marronnage, l’obstination à rester barbare selon la formule de Kateb Yacine.
La troisième force du livre monte d’en bas. Naomi Fontaine réunit les aînés de Uashat et leur remet, encadrés, leurs propres mots. À Gaza, Samira lave et relave les bouts de serviettes de bain qu’elle a découpés en serviettes hygiéniques pour elle, ses trois filles et sa belle-fille. Une cinquantaine de drapeaux minuscules franchissent la sécurité d’une salle de graduation, et un chapitre entier refuse les destins de malheur en remontant trois générations, de deux villages rasés en 1948 à deux diplômes reçus au Québec. Là où les grands récits réclament des héros, la révolte de l’infiniment petit rend au geste minuscule sa charge de dynamite.
Compter les étoiles, fouiller les non-archives
Au centre du volume, le chapitre qui lui donne son titre affronte le mot que chacun emploie sans le définir, et les deux correspondants s’y partagent le travail. Rodney Saint-Éloi décline l’exercice et le renvoie à sa camarade. Yara El-Ghadban l’accepte, ouvre son dictionnaire, y trouve la formule de Mussolini sur l’État qui absorbe tout, puis une liste de symptômes, du culte du chef à l’éloge de la suprématie. La définition la laisse sur sa faim, muette sur la sidération et sur les avenirs amputés. Rodney Saint-Éloi invoque Toni Morrison, pour qui les définitions appartiennent à ceux qui définissent, retient un autre mot, l’abject, et travaille à empêcher que le fascisme occupe toute la vie.
La formule du titre vient de Nâzim Hikmet, qui se confondait avec les étoiles sans parvenir à les compter toutes. Deux scènes portent l’argument. À un feu rouge de Beyrouth, un garçon de huit ans vend des stylos, refuse le mot mendiant, compte ses huit cent mille livres libanaises et danse parce qu’il approche du million qui paiera le lait de sa sœur. Dans le ciel de Cavaillon, une étoile sans nom conseille à l’enfant Rodney de renoncer à briller et de se contenter d’exister. Le fascisme se laisse alors cerner par soustraction. Il commence là où meurt le désir de lever la tête.
L’archive prolonge le raisonnement. Rodney Saint-Éloi décrit une non-archive, celle du migrant nu d’Édouard Glissant, dont les registres sont l’océan, la cale, le fouet et le Code noir, avant de trancher d’une phrase qui vaut art poétique, l’exil “n’est pas un lieu, mais un langage”.
Yara El-Ghadban répond par un aveu qui engage tout le livre. Elle avait effacé de ces pages le nom de Hassan Nasrallah, remplacé par un mot générique, avant de le restituer et de s’en expliquer. Elle rappelle que le Hezbollah figure sur la liste canadienne des organismes terroristes, laisse ses cousines syriennes et ses amies libanaises la contredire dans le texte, et assume ses contradictions. La page où l’autrice se prend elle-même pour objet donne au chapitre son foyer moral.
Deux mots intraduisibles ferment cette traversée, Lakay en créole et Dar en arabe. Ils disent la maison, la famille, les ancêtres, la langue, le sentiment d’être chez soi. Rodney Saint-Éloi les convoque tandis que brûle l’hôtel Oloffson. Yara El-Ghadban leur ajoute une découverte plus dure, le retour est impossible et l’arrivée l’est tout autant. Le fascisme se mesure ici à la part de ciel qu’il confisque, et cette mesure pèse plus lourd que tous les dictionnaires.
La solidarité des ébranlés et l'art de recommencer
Le point d’appui vient de Jan Patocka, qui avait forgé la solidarité des ébranlés dans les tranchées de 1914. Yara El-Ghadban la traduit par un mot plus doux et plus exigeant, la tendresse.
Rodney Saint-Éloi l’éprouve dans la vieille ville de Québec, autour d’une cigarette partagée avec un itinérant, tous deux renvoyés par la loi antitabac à neuf mètres de la porte. L’homme parle du café en connaisseur, la serveuse change de regard, et la dignité se rétablit dans ce seul déplacement du regard. Yara El-Ghadban l’éprouve à Beyrouth, où les mots d’amour se glissent dans chaque phrase, jusque dans les injures.
Mark Carney, leur propre premier ministre, cite Václav Havel devant les puissants de Davos. Yara El-Ghadban lit Le pouvoir des sans-pouvoir d’un trait et montre ce que la citation escamotait. Havel visait le totalitarisme soviétique et le consumérisme occidental d’un même geste, et son marchand de légumes réclamait moins un siège à la table que sa disparition.
Un mot arabe porte le livre vers sa fin, « sumud ». Yara El-Ghadban le sépare du mot résilience, qu’elle tient pour détestable parce qu’il applaudit la capacité des affligés à encaisser. Le sumud procède du temps de l’olivier, cet arbre de Bethléem auquel on prête cinq mille ans, et d’une conviction qu’Edward Saïd lègue par l’entremise de Dominique Eddé, l’origine relève du mythe quand le commencement s’inscrit dans l’histoire.
Une thèse en découle, qui déplace le débat. Pour les peuples qu’on écrase à coup de bulldozer, déconstruire est un luxe de propriétaires, et le geste libérateur consiste à bâtir. Contrebande de tôles de zinc à Burj El-Barajneh, école exigée en béton préfabriqué à Nahr Elbared, matière jetable, et cette pyramide de cannettes d’un poème de Fady Joudah dont sa traductrice avertit aussitôt qu’elle dit la vie palestinienne et l’amour qu’elle inspire.
Le livre se referme sur une fête d’été à Montréal, où des Palestiniens de tous les exils se retrouvent autour d’un ami venu de Ramallah. La scène tient en quelques pages et donne à l’hospitalité une définition que les États ont désapprise. Yara El-Ghadban et Rodney Saint-Éloi signent chez Mémoire d’encrier un livre qui regarde la barbarie sans ciller et qui, depuis le fond du puits où l’histoire a jeté leurs peuples, tient le compte exact des étoiles.