Jean-François Beauchemin, Herbier du souvenir, Éditions Québec Amérique, 20/08/2026, 232 pages, 20 €
Deux ans après la mort de son frère, un homme se remet à herboriser. Cent deux fragments, des dizaines d’espèces, et chaque fois un souvenir prélevé comme une ramille, proprement, sans blesser la tige. Jean-François Beauchemin poursuit l’herbier que la maladie puis la mort ont laissé inachevé aux mains d’un cadet aimé jusqu’à l’os. Le deuil y devient une discipline botanique. On entre dans ce jardin comme chez quelqu’un qui aurait oublié de fermer sa porte.
Livia, la femme du narrateur, formule le dispositif mieux que personne en disant de ce livre qu’il prolonge l’herbier du disparu et en constitue le chapitre manquant. Le frère collectionnait les plantes, il pressait les feuilles, il notait. Son aîné, qui se dit “à peine un écrivain” et plutôt “un assembleur”, reprend l’inventaire là où la mort l’a interrompu, sauf qu’il y range désormais des souvenirs. Rien ne sépare les deux collections, puisque chez Jean-François Beauchemin la nature mesure tout. Les fleurs de la stellaire donnent l’heure à cinq minutes près, et il fallait bien un frère pour s’inquiéter du poulet laissé au four. Le mélilot se synchronise sur près d’un kilomètre carré par pure communion végétale. Une constellation a été baptisée le Roitelet, du surnom donné jadis au garçon dont la chevelure avait la couleur du soleil. Accorder au monde végétal une compétence sur nos vies pourrait tourner au joli. La précision l’en préserve, l’auteur sachant comment l’oxalide éjecte ses graines et comment le célastre, bourreau des arbres, étrangle un jeune tronc.
Le violon de Dieu
La singularité du livre tient à son ciel, occupé par un Dieu de proximité qui s’exerce maladroitement au violon vers deux heures du matin pendant que Jésus, dans la pièce d’à côté, refait l’électricité. Ailleurs, la divinité consulte la population sur l’implantation d’une vie après la mort. Les gens votent contre. Cette théologie de cuisine fait plus pour l’espérance que bien des traités, et elle désamorce le seul danger qui guettait un récit de deuil, la componction. Autour de lui se tient une petite société qui porte le livre autant que lui, le très vieux chat Lennon accoutumé aux pensives introspections, madame Vermeulen surtout, paysanne et oratrice de talent que jamais personne ne vient écouter, à qui l’on doit cette phrase qu’on recopie aussitôt, “Votre peine n’est qu’un autre visage de votre joie.”
Le jeune Gaston, onze ans, préposé aux abreuvoirs à bétail, a perdu sa mère dans un accident et parle des morts avec le naturel d’un enfant qui parlerait du temps qu’il fera. De Séoul, l’ancien arboriculteur monsieur Chung écrit qu’un livre ressemble à une forêt, qu’il répand sur sa vie ses merveilleux résidus. Ces figures tiennent lieu de tuteurs à une existence ébranlée, comme la mère du narrateur attachait ses pivoines à de petits piquets pour qu’elles vivent plus longtemps.
Le sécateur dans le mélèze
Un épisode, dans le premier tiers, contient tout le volume. À quatorze ans, le frère égare en forêt le sécateur qu’on lui avait offert, et il en conçoit un chagrin démesuré, l’outil figurant à ses yeux le cordon qui le relie à son aîné, seul lien qui le rattache encore au monde. Trente ans plus tard, l’aîné aperçoit un éclat de métal aux branches basses d’un mélèze. L’arbre avait poussé autour de l’objet, l’avait incorporé à sa chair, le portait désormais comme un bijou. Le livre travaille le malheur de la même façon, il le laisse entrer dans le bois. La schizophrénie y est racontée sans un mot de jargon, par les gestes du veilleur, le bain donné, le morceau de pain imposé, Aragon lu à voix basse sur un banc quand l’orage passe. Il en sort le portrait d’une intelligence que la maladie n’aura pas éteinte, arroseur de vingt mille plants au millilitre près, terrifié par les machines de l’époque, capable d’exiger du peintre qu’il donne au parfum une vie autonome, séparée de la fleur. Jean-François Beauchemin lui laisse ses duretés, ses insultes lancées aux passants, ses semaines d’inertie, et cette franchise vaut mieux que l’hommage.
On referme rarement un livre avec une odeur dans les mains. Celui-ci en laisse une, verte et poivrée comme l’achillée froissée, et l’on met quelques jours à comprendre qu’il s’agit de l’odeur de sa propre vie, qu’on avait cessé de sentir.