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La vallée des esprits vengeurs, la pluie réveille les morts

Kim Fu, La vallée des esprits vengeurs, Traduit de l’anglais par Annie Goulet, Héliotrope, 04/09/2026, 320 pages, 20 €

Lele, condamnée par un cancer, a laissé à sa fille un dernier ordre, acheter une propriété avec l’héritage, et Eleanor Fan, psychologue qui consulte à travers un écran, obéit. Au-dessus de Bering Rock, ancienne ville minière, un agent pressé lui fait signer en quelques heures une offre pour l’une des deux demeures jumelles. Ce sont les seules achevées d’un lotissement promis à une quarantaine de foyers ; la seconde, garde le souvenir du promoteur ruiné… Dès la première nuit, le ciel s’ouvre pour des semaines et Lele reparaît dans le pyjama à fleurs orangées de son lit de mort. L’eau s’infiltre par les fenêtres puis par une douche qui fuit jusque dans le globe du lustre, amenant des artisans et des experts à établir des devis ruineux. Kim Fu, finaliste du prix Giller avec Créatures obscures du 21e siècle, élève sur ce terrain détrempé une maison hantée dont les fissures ouvrent sur l’Amérique contemporaine.

La mère et la voix de marionnettiste

Le fantôme de Lele parle avec la voix d’Eleanor. Cette règle fait la puissance du récit. Le fantôme affiche un rictus espiègle que Lele ignorait de son vivant, et Eleanor sait qu’elle tient elle-même les fils de cette marionnette, une mère recomposée à partir de souvenirs qui peu à peu s’effritent. De son vivant, Lele lavait le linge d’Eleanor, gérait leurs comptes communs, glissait des quartiers de pomme dans sa bouche d’adulte pendant qu’elle reprenait son mémoire et s’est même chargée, un soir, de lui couper les ongles des orteils. De cette tendresse souveraine est née une femme qui, au lendemain du deuil, redevient la petite fille abandonnée sur un parking.

Quand Teddy, son ancien mentor, invoque la régression, sa disciple l’envoie promener, et la romancière nous incline à donner raison aux deux avec une justesse qui fait tout le prix de ces pages, en nommant avec précision ce que la douleur refuse d’entendre. Enfant, Eleanor guettait dans une émission de télévision la chanson de fin qui promettait “Maintenant tu sais comment fonctionne le monde”, et l’adulte attend toujours le mode d’emploi que sa mère a emporté avec elle. Sous ces scènes affleure une évidente culpabilité dont Kim Fu distille la source par fragments.

La maison-témoin et le déluge

La maison-témoin, achetée telle quelle, éblouit par sa salle de bains de céramique noire où de minuscules lampes scintillent comme des étoiles. Eleanor réalise très vite qu’elle habite un décor de cinéma dressé pour séduire des investisseurs. La membrane pare-air se révèle défectueuse, et l’assureur rappelle que la police d’assurance couvre les catastrophes naturelles à l’exclusion des défauts d’installation, renvoyant le sinistre au constructeur, lequel est mort. Nous voilà dans cette chaîne de responsabilités bien connue, où les garanties s’évaporent avec les sous-traitants.

Le promoteur qui s’est suicidé prend dans l’imagination d’Eleanor les traits d’un pionnier du Far West, et la nuit, elle rêve de cet homme, où des sociétés s’emboîtent derrière une boîte postale et où elle règne en démiurge au troisième jour de la Genèse. Des arbres abattus au corps des femmes, du serrurier qui lui emprisonne la main au directeur de laboratoire dont l’agression l’a renvoyée chez sa mère, le livre suit une même logique d’appropriation qui fait de la vallée une terre vierge offerte à un seul conquérant. En 1919, Freud nichait l’inquiétante étrangeté dans l’adjectif allemand qui dit le « chez-soi », et Kim Fu voit juste en lui donnant une version immobilière, où le foyer se retourne contre sa propriétaire au fil des expertises.

La plateforme et les fantômes virtuels

Eleanor a troqué son cabinet contre une application de la Silicon Valley qui lui adresse des anonymes. Elle est payée à la séance et laisse à l’algorithme appliquer des sanctions au moindre rendez-vous manqué. Kim Fu nous montre comment – de nos jours – l’écoute est devenue une marchandise comme une autre, où la basse résolution déforme les visages et où la plupart des clients s’évanouissent après le premier entretien. Il est terrifiant de voir combien les détresses qui défilent dessinent une société atomisée, avec une acheteuse compulsive qui s’endette pour préparer une année d’abstinence, un mari que l’actualité des désastres rend indifférent à la couleur des coussins, une mère sommée par la Cour de consulter pour garder ses droits de visite, et une septuagénaire dont les sous-titres automatiques dérivent en poème absurde avant de livrer une plainte venue d’ailleurs.

Le soin s’automatise alors chez la thérapeute, qui se surprend à parler comme ELIZA, ce programme des 1960 qui imitait l’écoute en retournant en questions les phrases du patient. Un jour, ses clients lui apparaissent alignés contre un mur aux côtés de Lele et du bâtisseur suicidé, comme des voyageurs sur un quai, et que l’écran range déjà parmi les fantômes. Lorsqu’une inconnue raccroche après avoir raconté les violences de son enfance, l’application, alertée, répond d’un pouce levé que l’usagère se déclare en sécurité. C’est dans ce pictogramme que l’on découvre le vrai diagnostic d’une sollicitude en dérive, confiée aux machines.

Toute l’intrigue se resserre à mesure que la pluie redouble. On découvre comment la maison finit par se refermer sur Eleanor, alors que par éclats ressurgissent la culpabilité et les dernières nuits passées au chevet de Lele. Kim Fu conduit ce crescendo par glissements successifs, les chapitres gagnant un à un sur la raison, et c’est pourquoi le roman psychologique se change en récit d’épouvante. Derrière la hantise se dessine la question qui porte tout le livre : celle d’une femme élevée pour obéir et qui doit désormais apprendre – au cœur du déluge – à enfin décider seule de son salut, privée d’une mère qui pensait pour elle. Les dernières pages, d’une tension continue, y apportent la réponse que le lecteur découvrira évidement par lui-même.

La traduction d’Annie Goulet prête à cette prose angoissante un français capable de glisser de la facture au cauchemar avec la même souffle. La Vallée des esprits vengeurs est un grand roman de hantise, où chaque goutte de pluie devient une pièce à conviction contre notre temps.

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