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Chemin des Dames Chemin des Larmes

Maryline Martin, Chemin des Dames Chemin des Larmes, Éditions Zinédi, 15/10/2026. 148 pages, 14,90€.

J'ai fermé les paupières et laissé l'Histoire me rattraper

Ce recueil de nouvelles intitulé “Chemin des Dames, Chemins des Larmes” est en fait un roman. On dirait un miroir dans lequel un habile maître verrier aurait donné un coup précis en le brisant en treize morceaux de tailles plus ou moins égales. Maryline Martin aborde ici un passé qui ne passe pas, une période dans l’histoire de France sans doute mille fois ressassée, mais qui reste une période traversée de zones d’ombre et de lumières, et donc un champ à explorer, en particulier quand on est animé par le désir de faire un travail de mémoire. L’auteure tient avant tout à honorer le souvenir de son grand-oncle, Abel François Victorien Marchand, fauché dans les champs de l’horreur en 1917, un ancêtre dont elle a hérité un portrait en noir et blanc.

Comme dans “Voyage au bout de la nuit” de Louis Ferdinand Céline, on assiste, dans les premières pages de ce livre, à cette même effervescence qui s’était emparée de la nation française et l’avait inexorablement poussée vers une “Grande mais épouvantable Guerre”. Il ne faut pas oublier que les pertes humaines de cette guerre s’élèvent à environ 18,6 millions de morts incluant des militaires et des civils. Cela dit, Maryline Martin ne suit pas le même chemin que Céline. Elle est également habitée par la volonté de rendre hommage aux femmes engagées malgré elles dans cette boucherie surréaliste. Elle ferme alors les paupières et laisse l’Histoire la rattraper.

Éros et Thanatos, la main dans la main

Place Clichy, dans le même temps que Ferdinand Bardamu, en terrasse d’un café, s’entretenait du patriotisme français, avec un camarade, comme lui étudiant en médecine, la narratrice suit les convois militaires qui se succèdent tous les quarts d’heure à partir de la Gare de l’Est, en direction du front. C’était la mobilisation générale et les efforts de Jean Jaurès qui avait déclaré la guerre à la guerre dérangeaient. Le tribun socialiste agaçait par ses idées pacifistes et d’ailleurs, il serait bientôt assassiné. On voulait en découdre le plus vite possible avec l’ennemi héréditaire. On voulait fêter dignement une victoire qu’on croyait rapide et garantie rubis sur l’ongle. On pouvait toujours rêver.

Et voilà que, dans cette hystérie collective, dans cette marche vers la guerre, un homme et une femme s’unissent avec rage comme pour préserver l’espèce en menace de disparition. En fuyant Thanatos qui conduit les hommes vers une véritable hécatombe, ce couple se réfugie corps et âme dans les bras d’Éros :

“Dans cette chambre d’hôtel au décor impersonnel, le temps et l’heure se sont arrêtés. Une pause dans cette ambiance survoltée. Une parenthèse dans ce décor où les hommes vont endosser des costumes mal taillés et trop voyants. La femme qui gémit sous le poids de ce corps encore tendre est plus âgée, plus experte aussi. Elle a retrouvé les gestes oubliés depuis des années. Ses mains courent dans les cheveux drus du soldat. Tigresse, ses ongles, longs et effilés, griffent le dos musclé. Son amant ondule entre ses cuisses ouvertes et chaudes, femme-fleur carnivore qui aspire à l’envi ce corps souple et viril. Le désir inonde son ventre, des étincelles de plaisir illuminent leur regard. Oubliée la mobilisation générale, ce sont une veuve enfin joyeuse et un fier guerrier qui se donnent du plaisir avant l’orage de fer et de feu.”

Hortense offre à son amant d’un jour le meilleur d’elle-même, des souvenirs à engranger pour les longues nuits d’hiver dans l’humidité d’une tranchée fangeuse infestée de rats ” gros comme des chats”. Une fois seule, après le départ pour le front de Paul, elle pleure. Elle pleure à l’instar de Janine dans “La Femme adultère” d’Albert Camus, Janine qui évoque sa solitude face à l’ennui. Quant aux larmes d’Hortense, elles expriment l’impuissance d’un être sensible face à l’hystérie qui s’empare du monde. Et cette femme va devenir, toujours malgré elle, la marraine de ce travail de mémoire.

Une route semée d'ombres et de lumières

Dans la nouvelle “Les Dames du chemin”, la guerre fait déjà rage. L’auteure, secondée de la narratrice, aborde le destin d’Abel Marchand, un soldat de deuxième classe. Celui-ci a été incorporé dans l’armée à Lisieux, quelques jours après Pâques 1915. Le 16 avril 1917, il se trouve dans la Somme, au plus profond des entrailles de l’enfer. Sur le Chemin des dames, sinistre plateau, il attend avec les autres l’offensive du général Nivelle. Le soldat Abel a encore un laps de temps pour rêver d’un monde meilleur.

“Soudain, les Dames du Chemin m’entourent. Victoire et Adélaïde, avec leurs dentelles et leurs éventails, accompagnent Marie, ma jolie fiancée. Ses yeux lavande me regardent avec douceur, tandis que sa bouche me murmure à l’oreille l’hymne de notre Normandie : ” Il est un âge dans la vie où chaque rêve doit finir, un âge où l’âme recueillie a besoin de se souvenir. “

Ce livre fait également penser aux horreurs décrites par Jean Rouaud dans “Les Champs d’honneur”. Il s’attarde à son tour sur les Gueules Cassés, ces survivants de la Première Guerre préféraient le terme de “bonhommes” pour évoquer ainsi leur condition d’hommes ordinaires confrontés aux horreurs de la guerre. Pour Michel, chanteur dans la vie civile, le temps de la bohème est à tout jamais révolu. Ressuscité d’entre les morts, il ne pourra plus ouvrir la bouche derrière son masque de sang. Une femme dont le nom “rime avec chance” veille sur lui et change ses pansements. Il s’agit d’Hortense qui s’était engagée comme infirmière. On apprend qu’elle est la sœur de Marie, la fiancée d’Abel Marchand. Or Marie a sombré dans une folie douce en perdant son fiancé. Elle bat la campagne, revêtue de sa robe de mariée alors que les noces n’ont jamais eu lieu. “Le croassement des corbeaux accompagne la litanie où s’égrène le prénom de son mari.”

Dans la nouvelle “La Lanterne rouge”, Auguste Leblanc est une autre victime directe de cette folie métastasée. De retour du front, au cours d’une permission, il est choqué par l’attitude des siens, ces Parisiens qui le regardent comme s’il était un pestiféré alors qu’il a risqué sa vie pour eux. Tenaillé par les “turpitudes de la chair”, il se contemple dans le miroir de sa chambre et voit qu’un vieillard a remplacé le fringant jeune homme de 1915, mais ” il bande”. Il prend alors le chemin de La Lanterne rouge, une maison close où il avait perdu son pucelage avant de partir au front. Il retrouve sa Renée et on assiste comme au début du livre à une scène torride, délicieusement décrite par la narratrice.

“Après la toilette réglementaire qui n’est pas sans déplaire à Auguste, les préliminaires sont vite expédiés. L’homme écrase sa bouche sur les lèvres de la prostituée. Ses mains pétrissent le corps de cette femme qui venait le hanter dans ses rêves les plus secrets. Sa langue pointue trouve le petit bouton caché sous un buisson velu. Le jardin de cette fille n’a pas perdu de son parfum entêtant. (…). Mais quand enfin il la pénètre, elle le ressent comme une intrusion, c’est le corps d’Auguste qui lui fait la guerre.

Dans “Chemin des Dames, Chemin des Larmes”, la société française est profondément contaminée par les horreurs de la guerre et même son lexique quotidien devient guerrier et macabre. Le lit où l’on fait l’amour devient “un champ de bataille”. Le sexe du soldat est “une baïonnette”, ses coups de reins des “coups de boutoir”. Les seins de la femme sont “des obus”.

La fleur au fusil, un oxymore aussi absurde qu'un soleil noir

Ainsi que Nénette le confie à son journal intime, la guerre est partout, même dans les jeux des enfants comme elle. « La guerre, c’est comme un tunnel dont on voudrait apercevoir la petite lumière qui annonce la sortie. Mais il est si long que cela nous paraît interminable.” Il faut dire que les femmes ne souffrent pas moins que les hommes dans les tranchées. Elles subissent lourdement, et dans leur chair, les conséquences de la folie humaine. Elles travaillent d’ailleurs massivement dans les usines d’armement et remplacent les hommes dans tous les domaines de la vie. La mère de la petite Nénette est devenue poinçonneuse dans le métro et elle subvient courageusement aux besoins de sa famille, laquelle, bien sûr, manque de tout. En un acte de patriotisme, la belle Marguerite, la jolie fleur du village s’étiole désormais dans l’air vicié de la ville. Elle reste fidèle à son Ferdinand, Ferdinand Mérignac et non pas Ferdinand Bardamu, un vigneron qui se révolte contre “ces généraux et autres galonnés jouant à la guerre comme on joue aux petits chevaux” et qui risque la potence.

Après ce cortège de malheurs, c’est l’armistice. Dans la nouvelle “La Guerre des Toubabs”, Hortense est toujours là, fidèle à sa réputation d’ange blanc. Elle écoute le récit d’Abdoulaye Diallo, un tirailleur sénégalais qui rentre chez lui après la démobilisation. Cet homme souhaitait la revoir une dernière fois pour lui relater les événements vécus depuis son incorporation dans un bataillon d’infanterie coloniale. Cette femme est la gardienne de la mémoire durant ces grands chamboulements de l’Histoire.

L’écriture de ce livre a sûrement demandé à son auteure un véritable travail de documentation, car il lui a fallu restituer dans les détails la France du premier quart du 20e siècle. Dans sa postface, et après s’être recueillie sur la tombe de son ancêtre, elle déclare éprouver le sentiment d’une mission accomplie, du travail bien fait. Elle a tout à fait raison :

“Devant sa tombe, j’ai senti sa présence, j’ai fermé les paupières et laissé l’Histoire me rattraper. Le 16 avril 1917, à six heures du matin et sur l’ordre du général Nivelle, Abel François Victorien Marchand, les mains accrochées à son Lebel, s’est élancé hors de sa tranchée avec ses camarades de la septième compagnie du 156e régiment d’infanterie.” 

L’aïeul Abel Marchand est toujours là, grâce à ce témoignage si poignant et si poétique de la part de sa lignée Maryline Martin. Un roman à lire absolument.

Maryline Martin est née à Angoulême et elle y a vécu avant de rejoindre Paris en l’an 2000 pour des raisons professionnelles. Journaliste littéraire sur une radio libre parisienne, auteure de nombreux ouvrages, elle accorde une place importante au rôle et à la place des femmes dans l’Histoire. 

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