Franck Michelin, Kôgun. Histoire de l’armée japonaise, 1853-1948, Passés Composés, 03/09/2026, 608 pages, 27€
Le 23 juillet 1853, dans la rade de la future Tokyo, des habitants aperçoivent au large des navires comme ils n’en ont jamais vu, tant par leurs dimensions que par leur couleur noire. Alertés, les seigneurs de la région s’avancent vers le rivage, revêtus d’armures rutilantes et le sabre à la ceinture, sans paraître effrayés par cette vision saisissante. Ils l’ignorent encore, mais leur monde vient de s’effondrer.
Franck Michelin, professeur à la prestigieuse université Teikyô de Tokyo et chercheur associé à la Sorbonne, est déjà l’auteur d’une œuvre remarquable, publiée aussi bien en français qu’en japonais. Avec Kôgun, il livre un ouvrage de référence incontournable sur l’armée japonaise.
Les bateaux noirs du commodore Perry
Le Japon vit replié sur lui-même depuis 250 ans. Maintenus dans un ordre social immuable par une dynastie de shoguns, les Japonais portent, au cours de cette période appelée Edo, leur civilisation à son plus haut degré de raffinement. Soumis à un implacable code d’honneur, les samouraïs s’exercent au maniement du katana dans les cours de leurs domaines. Soldats d’élite, ils ne constituent pourtant pas une armée : le pays du Soleil-Levant n’en possède aucune.
En 1853, le commodore Perry, officier de la marine américaine, reçoit de son gouvernement la mission de mettre fin à l’isolement du Japon et d’imposer aux insulaires des traités commerciaux. Lourdement armés, ses navires transportent également un important contingent de soldats aguerris. Au cours d’un entretien tendu, l’officier annonce, sous une menace à peine voilée, qu’il reviendra un an plus tard avec des troupes plus nombreuses pour assister à la signature d’un accord.
Le shogun Tokugawa comprend que ses samouraïs ne pourront rivaliser avec des armes modernes. Il dépêche des fidèles en Occident et sollicite l’aide des Français et des Britanniques afin d’opposer un contrepoids aux exigences américaines. Tandis que les premiers conseillers gagnent les rives de l’archipel, les Américains reviennent en force et imposent des traités inégaux. Les Japonais en conserveront un profond ressentiment, qui culminera à Pearl Harbor.
Tennô heika banzaï !
« Dix mille ans pour l’empereur. » Au cri de cette formule, les adversaires du shogunat, déterminés à rendre à l’empereur son autorité, déclenchent une guerre civile dont ils sortent victorieux. Il leur revient alors de créer une armée moderne. S’appuyant sur des conseils avisés, ils façonnent une troupe d’élite, baptisée Kôgun.
Reste désormais à lui fixer un cap. Les responsables politiques les plus bellicistes ne tardent pas à s’en charger. Peu à peu émerge l’idée que le Japon doit exercer sans partage sa domination sur la région. La Chine en devient la première victime. Affaiblie par les incursions occidentales, qui lui ont imposé une présence étrangère permanente, elle apparaît comme une proie vulnérable. Désireux d’obtenir leur part du gâteau, les Japonais fondent brutalement sur un Empire du Milieu en pleine déconfiture.
Sévèrement battus, les Chinois se voient progressivement amputés de larges territoires au profit des Nippons. Les concessions internationales, composées jusqu’à présent de contingents occidentaux, doivent désormais compter avec une arrivée massive de troupes du Soleil-Levant, mais également de commerçants entreprenants et de diplomates habiles.
Les 55 jours de Pékin
Humiliés par les exigences incessantes de la part des étrangers, certains Chinois, sous le nom de « Boxers », se révoltent. Assassinats, massacres, multiples exactions précèdent l’attaque frontale contre la concession internationale de Pékin. Les assiégés, bien que très nettement inférieurs en nombre, résistent 55 jours contre un adversaire fanatisé. Les membres du Kôgun, dont les effectifs sont les plus importants, rivalisent d’héroïsme. Le pouvoir japonais envoie 35 000 hommes épauler les autres nations pour rejoindre la capitale. Il est indispensable pour les Nippons d’arriver les premiers à Pékin pour montrer au monde à qui il pourrait avoir affaire en cas de conflit. Durant cette période, les espions japonais étudient les méthodes tactiques de leurs alliés dans le but évident de s’en inspirer un jour. Ce jour viendra bientôt.
Port-Arthur
Depuis la mainmise sur des territoires chinois, en particulier en Mandchourie, et l’occupation de la petite Corée, les Russes s’inquiètent pour leur prédominance dans la région. Les militaires japonais, appuyés par de fourbes ambassadeurs, provoquent les Russes et, en 1904, les deux pays s’affrontent pour le contrôle du port russe de Port-Arthur. Les officiers ne reçoivent de leur état-major qu’une seule mission : gagner sans tenir compte des pertes.
Tandis que les deux flottes russes sont coulées en quelques jours par l’amiral Togo, des dizaines de milliers de soldats japonais comblent de leurs cadavres les tranchées sibériennes. Mais l’objectif est atteint, les Russes demandent grâce. Le monde reconnaît la suprématie de l’armée du Mikado. Mais à quel prix !
Imposer des alliances
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, les Japonais déclarent la guerre aux Empires centraux et s’emparent en peu de temps de toutes les possessions allemandes du Pacifique. Ils offrent aux Alliés, qui n’avaient rien demandé, une alliance qui, bien qu’avantageuse, s’avère gênante. Profitant de la défaite prussienne, les Nippons, également signataires du traité de Versailles, entrent par la grande porte à la Société des Nations et gardent la main sur leurs conquêtes en obtenant de conserver leur mandat sur une multitude d’îles dans le Pacifique. La tension monte entre eux et les États-Unis.
Armée vs Marine
Durant l’entre-deux-guerres, le Japon est politiquement instable. Des partis s’affrontent à coups d’assassinats politiques. Les ultranationalistes s’opposent aux bellicistes. Tous s’accordent pour faire du Kôgun la machine la plus puissante du monde. Dressés à la trique, les soldats n’ont plus qu’une idée en tête : se venger des mauvais traitements sur un peuple plus faible.
L’armée se veut l’acier de la nation. C’est compter sans les marins, encore auréolés de leurs victoires contre les Russes. Leurs conceptions de la victoire finale sont antagonistes. Chacun tente d’obtenir la suprématie face aux responsables politiques, dont l’armée et la marine deviennent bientôt les instruments.
Nankin ou l’infamie
Dans une Chine en proie à une guerre civile épouvantable, le Japon ne se contente plus de prendre ses marques. À grands coups d’offensives, il conquiert l’est du pays. Échaudés par une défense acharnée à Shanghai, les militaires retournent leur colère contre la capitale.
Aux cris de « Nanjing ! Nanjing ! », ivres de rage et de violence, ils déferlent sur Nankin et y commettent les pires exactions, d’abord sur les soldats qui ont osé défendre leur ville puis sur une population terrorisée. Trois cent mille personnes sont sauvagement tuées. Devant les autres pays qui leur reprochent ce massacre inutile, les diplomates nippons, vexés, quittent la Société des Nations et la Convention de La Haye. Ils n’ont plus de comptes à rendre à personne.
Pearl Harbor, le début de la fin
Obnubilés par leur supériorité, sourds aux protestations extérieures, les Japonais s’engagent dans une course à la mort qui débute le 7 décembre 1941 à Pearl Harbor. Faisant fi des avertissements souvent avisés des chefs de la marine, le gouvernement japonais, aveuglé par des victoires faciles, se dirige vers sa perte.
Les militaires, gavés de fausses informations, s’enfoncent chaque jour davantage dans la défaite. Les combats contre les Américains causent bientôt des pertes effroyables. Les hommes du Kôgun se suicident en masse plutôt que de se rendre. En Indochine française, ils commettent la pire des félonies en massacrant le 9 mars 1945 les soldats français avec lesquels ils cohabitaient.
Les bombes d’Hiroshima puis de Nagasaki vont régler le problème. Tandis que les membres de l’état-major impérial s’ouvrent le ventre en demandant pardon au Mikado d’avoir perdu la guerre, l’armée de Mandchourie se rend aux Soviétiques. Elle part pour une captivité dont peu de survivants reviendront.
En 1948, alors que la nouvelle Constitution est écrite, le Japon renonce à la guerre d’agression. Le Kôgun est mort, vive les nouvelles Forces d’autodéfense !