Jacques Marchand, La joie discrète d’Alan Turing, Québec Amérique, 27/08/2026, 536 pages, 24€.
Un midi de mai 1926, sur la passerelle d’un ferry arrivé de Saint-Malo, un garçon de treize ans respire à Southampton une odeur de pain chaud qui le grise. Auteur d’un essai sur Claude Gauvreau et de deux romans parus à l’Hexagone, traducteur de Michael Harris, Jacques Marchand ouvre sur cette minute le roman qu’il a publié à Montréal en 2019 chez Québec Amérique. La vie d’Alan Turing, suivie jusqu’aux années de Manchester, s’y mesure à des joies retenues que cet homme reconnaissait souvent après coup.
Le pré de Granchester
Débarqué en pleine grève générale, le garçon tient la paralysie du pays pour un présage favorable, puisque l’arrêt des trains lui donne soixante miles de route à bicyclette jusqu’au collège de Sherborne, trois noix de Grenoble en poche pour la chance. Le récit saisit d’emblée Alan par le corps, ses souliers neufs achetés trop grands par des parents économes, les ampoules qui naissent à ses talons, la faim qui le tenaille, les poils de la nuque dressés par l’euphorie. Cette attention tient jusqu’à la dernière page, parce que chez cet Alan la pensée passe par les muscles avant d’atteindre les équations.
En juin 1935, au lendemain de ses vingt-trois ans, Alan court trop vite sur le sentier de Grantchester, ralentit, enjambe une clôture basse puis s’allonge sous un frêne égaré parmi les peupliers. Couché dans l’herbe tiède, il laisse venir d’elle-même l’image qui manquait à sa machine à calculer universelle, un ruban de papier infini, puis il ravale son envie de rire et regarde ses doigts, les bras levés vers le feuillage, avant qu’une couleuvre vienne onduler jusqu’à son coude. C’est dans ce corps fourbu, que l’effort a vidé de ses calculs, que Jacques Marchand loge avec justesse l’idée dont sortiront les ordinateurs. Alan sait d’expérience que les raisonnements les plus rigoureux attendent pour aboutir l’intuition qui surgit sans prévenir. Christopher Morcom, le camarade de Sherborne qui faisait virer au bleu ses solutions chimiques et dont le souvenir accompagne Alan partout, le rejoint en pensée pour le seul bonheur d’être là.
Le corps qui pense est aussi celui que la justice britannique confisque en 1952, quand Alan, condamné pour homosexualité en vertu d’une loi de 1885, se voit imposer un traitement aux hormones. Le roman suit cette dépossession jusqu’au geste le plus humble, une gouvernante qui lui apprend à recoudre un bouton, travail d’aiguille où il croit se recoudre lui-même, avant qu’un vers de William Blake, lu dans un livre des voisins, l’accompagne des semaines durant, “Joy and woe are woven fine”.
Les vertus de l'égarement
Dans un baraquement de Bletchley Park, en mars 1940, la Bombe montée avec l’ingénieur Harold Keen cliquette longuement puis s’arrête net, avant que la réplique d’Enigma donnée par les Polonais rende en clair un message allemand. Un collègue propose d’aller se soûler au pub, Alan s’entend répondre qu’il vaut mieux faire tout de suite un autre essai, puis le vieux Knox, les yeux embués, s’apprête à un discours solennel qu’Alan repousse. Le titre prend là son sens, puisque cet homme découvre ses émotions avec des heures de retard et qu’il faudra une question de Joan Clarke, quelques mois plus tard, pour qu’il s’aperçoive en pédalant qu’il se sent bien comme jamais et commence enfin, à défaut de bonheur, à tenir sa vie en main. Bien après la guerre, il confiera seulement à une ancienne du baraquement que ces années furent belles. Huit ans après la Bombe, à Manchester, devant les points de lumière qui dansent sur les tubes cathodiques du Baby, il se consulte, cherche en vain l’envie de crier victoire et se satisfait de voir remuer une machine qui tremble comme un éléphanteau encore incapable de se tenir debout.
Le 20 février 1947, à Burlington House, Alan annonce devant la Société mathématique de Londres qu’un calculateur finira par faire preuve d’intelligence, sous les petits rires d’une salle gênée. Le récit le retrouve ensuite à Cambridge, résolu à glisser dans la machine universelle un générateur de nombres aléatoires, grain de hasard qui lui fera commettre aux échecs des erreurs dont elle apprendra comme apprennent les vivants. Alan pense de cette façon, car à Bletchley, il se réveillait la nuit avec la solution trouvée en dormant, de sorte que la rêverie devient dans ce livre la pierre angulaire de l’intelligence humaine et de celle des machines. Ces pages de Cambridge transposent avec exactitude une phrase que le Turing historique avait prononcée ce jour de février, “if a machine is expected to be infallible, it cannot also be intelligent”.
Les toasts au miel
Une seconde voix traverse le livre, celle d’un narrateur venu de Montréal qui expose en essayiste la logique de Hilbert ou le test de Turing et mène aussi l’enquête. Après le fonds Turing de King’s College, il se présente à Stoneleigh, au sud de Londres, chez Florence N., quatre-vingt-quinze ans, ancienne du baraquement 8, que gardent une petite-fille habillée en garçon et un Jack Russell obèse. Elle le reçoit parce qu’il arrive d’ailleurs, étranger à l’Angleterre comme aux mathématiques. On l’entendra aussi, jeune femme, au téléphone avec Alan, ce qui relie les deux temps du récit. Pour son visiteur, elle se souvient des toasts au miel qu’Alan lui préparait à Cambridge ou de l’échiquier miniature qu’il gardait pour elle seule sur la cheminée. Les doctorants qui l’ont précédé lui parlaient d’un Alan méconnaissable à ses yeux, quand les biographes, dit-elle, oublient jusqu’au bleu de son regard. Quand le narrateur s’attarde à son tour sur Blanche-Neige, le film préféré d’Alan, elle estime qu’il perd son temps et lui rappelle qu’Alan chérissait les contes, dont il jugeait certains aussi parfaits qu’un beau théorème.
Manchester a figé Alan dans une statue de bronze dont le narrateur déplore, avec raison, la mièvrerie, tandis que la maison de Wilmslow, refaite de fond en comble, a perdu toute trace de son occupant. Florence s’emporte contre les journaux qui ramènent cet homme au cliché du savant détraqué, et elle regrette avant tout sa drôlerie.
La postface précise que les proches de Turing gardent dans le roman leur vrai nom et que Florence, seule figure inventée parmi eux, procède avant tout de Lyn Irvine, épouse de Max Newman devenue l’amie et la confidente d’Alan. Ses traits et sa façon de parler viennent de Jean Valentine, affectée à Bletchley Park durant le conflit puis guide bénévole sur les lieux passé quatre-vingt-dix ans. En confiant à une femme imaginaire la garde des souvenirs les plus intimes, le livre est dans le vrai au sens même où la postface entend creuser la vérité d’un homme. La rêverie qu’il assume, arrimée aux faits attestés, opère comme le grain de hasard qu’Alan voulait loger dans ses machines et permet d’apprendre ce que les archives taisent.
Une vingtaine d’années après Southampton, Alan reconstruira certaines nuits, pour se rendormir après un mauvais rêve, “cette minute de bonheur animal sur la passerelle”, en la reprenant détail après détail. Jacques Marchand étend ce geste à toute une existence, avec une patience de décrypteur guettant les mots probables dans les messages allemands. De cette patience naît un grand roman, d’une tendresse égale à son savoir, qui arrache Alan Turing à sa statue et lui restitue le garçon de la passerelle, la main sur la rambarde, libre pour la première fois dans l’odeur du pain chaud.