Thomas Louis, Amour à Arles. Trois folies, Éditions Reconnaissance, 25/04/2026, 192 pages, 21€
Un comédien que la France entière reconnaît pousse la porte d’une exposition, aux Rencontres d’Arles, et se découvre sur le mur, nu, photographié à son insu par l’homme dont il vient de tomber amoureux. Thomas Louis part de cette effraction pour écrire l’histoire de trois hommes qui se disputent le droit de fabriquer l’image de l’autre, un photographe, un comédien, un peintre en lettres. Autour d’eux, Arles tient le rôle du chœur, terrasses, ragots, une petite place où une réputation se défait en une matinée. La passion et la surveillance y avancent du même pas, et l’on cesse très vite de savoir les distinguer. Thomas Louis signe un roman d’une exactitude cruelle, de ceux qui vous rendent, la dernière page tournée, un peu moins innocent devant les visages que vous regardez.
L’épigraphe est de Clément Rosset, “La fausse sécurité est plus que l’alliée de l’illusion, elle en constitue la substance même”, et elle fonctionne comme un mode d’emploi. Les trois hommes du livre préfèrent au vivant son double, plus docile. Thomas Louis pose son théorème dès la trentième page, quand François tombe sur les tirages étalés chez son amant et se met à voir en lui “un homme à surveiller”, le narrateur ajoutant aussitôt, sans hausser la voix, “C’est de cette manière qu’il en est progressivement tombé amoureux”. Aimer commence dans la surveillance, et le roman ne fera plus que dérouler cette phrase.
La trouvaille tient à la mise en scène. Un narrateur au « nous » accueille le lecteur comme un commissaire d’exposition, “Décrivons-la”, détaille l’accrochage, imite la neutralité du cartel, puis s’efface pour laisser parler tour à tour Jean-Rémi, Félix et François, avant de reprendre la main d’un souverain “Coupons la parole de nos trois personnages”. Ce « nous » est le coup de force du livre, il désigne la ville entière, celle qui regarde, commente et finira par juger. Le lecteur se retrouve du côté de ceux qui contemplent des gens n’ayant rien demandé, à la place même que le roman met en accusation. J’ai rarement vu un dispositif narratif servir aussi exactement son propos.
Trois métiers, trois façons de fabriquer une image. Le photographe capte, le comédien pose, et le peintre en lettres écrit, dans tous les sens du terme, puisque quelqu’un, ici, finira par rédiger une disparition comme on rédige un scénario, “Une disparition est une fiction qu’il faut écrire sans le principal intéressé”. Félix Huet est le personnage le plus tendrement dessiné du livre, un artisan qui travaille dehors, à la feuille d’or, dans les pleins et les déliés, et qui inscrit sur la devanture d’une cave à vin de Trinquetaille cette phrase d’Henri Calet, “Ne me secouez pas, je suis plein de larmes”. L’avertissement est peint en lettres d’or au bord de la rue, et personne, dans ce livre, ne le lit.
Le roman trouve son sujet contemporain sans jamais le plaquer. La célébrité y apparaît comme une fonction vitale plutôt que comme une vanité, “Chez lui, la reconnaissance ne semble pas être une vanité. Elle a des airs, je crois pouvoir l’affirmer, de respiration”, et l’on mesure ce que coûte une existence qui doit être validée pour avoir lieu. Vient la question du consentement à l’image, traitée avec une froideur remarquable dans une scène de commissariat où les policiers s’ennuient, soupçonnent l’intelligence artificielle et referment le dossier. Arles fait le reste, la rumeur monte de comptoir en comptoir, un quartier s’improvise tribunal, et personne ne vérifie rien.
La phrase de Thomas Louis avance par vagues. Elle se fait plate, presque désinvolte, quand elle imite le cartel de musée, puis s’étire sur une page entière pour raconter la journée ordinaire d’un homme qui va rencontrer quelqu’un sans le savoir encore, et cette page vaut à elle seule le prix de l’entrée. Tout le roman tient dans une notation de six mots, “Il avait été regardé, pas vu”. Thomas Louis en tire une formule qui ne quitte plus le lecteur, “Ce que l’amour ne parvient pas à faire, la folie l’accomplit”.
Premier titre de la collection Amour à…, ce livre a la dureté des œuvres qui ont renoncé à nous rassurer, et cette dureté-là est un cadeau.