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Badjens raconte la colère silencieuse des jeunes femmes iraniennes

Delphine Minoui, Badjens, Éditions du Seuil, 19/08/2024, 160 pages, 18€

Lire le roman de Delphine Minoui, grand reporter, au moment où l’Iran vit des heures terribles a un goût salé particulier, et nous donne une simple envie d’espérer à ce que les lignes bougent afin que la situation évolue vers la démocratie. Le roman de l’auteure franco-iranienne adopte la forme d’un monologue intérieur, tendu et incisif, qui fait alterner présent de l’action (le geste symbolique de brûler son foulard) et retour sur la vie de l’héroïne : une naissance non désirée dans un milieu patriarcal, le poids de la religion, les interdits sociaux, la violence des normes et l’aspiration à la liberté. Cette forme narrative favorise une immersion immédiate dans la conscience de la protagoniste, capable de mêler colère, tendresse, humour et révolte.

Le roman s’inscrit pleinement dans un contexte réel, celui des manifestations après la mort de Mahsa Amini. Il en restitue l’esprit d’insoumission et d’audace. Le style direct est percutant. Les phrases courtes et les images fortes traduisent la tension intérieure de l’héroïne et la brutalité des normes sociales qui l’oppressent. À travers un monologue intérieur tendu, l’autrice donne à entendre une parole féminine incarnée, mêlant révolte intime et contestation politique. L’héroïne Zahra n’est pas seulement un personnage, mais un symbole de la résistance féminine iranienne, une figure représentative des aspirations d’une jeunesse qui refuse la résignation.

Une plongée intense et intime dans la vie d’une jeune Iranienne de 16 ans, au cœur de la révolte « Femme, Vie, Liberté » qui agitait l’Iran à la fin de l’année 2022. Le titre lui-même, Badjens, littéralement « mauvais genre » en persan courant, donne le ton d’un récit qui se veut à la fois frondeur, politique et profondément humain. Il annonce une transgression ; celle d’une jeune fille qui refuse l’ordre social et religieux imposé à son corps et à sa parole. C’est un roman d’apprentissage engagé. En mettant en voix une génération de jeunes femmes iraniennes en quête d’émancipation elle nous renseigne sur une situation dramatiquement vécue aujourd’hui encore… L’héroïne évoque sans détour les contradictions d’un corps féminin soumis à l’ordre social, à la loi religieuse et au regard des hommes, tout en revendiquant sa soif de vivre, d’aimer, d’écouter de la musique ou de rêver. La protagoniste devient féministe par nécessité vitale. Sa colère naît du contrôle exercé sur son existence, de l’injonction à la modestie, au silence et à l’effacement. Le roman montre comment le féminisme, dans un contexte autoritaire, peut émerger comme une réaction corporelle et émotionnelle, avant d’être une conscience politique structurée.

L’ouvrage est un texte féministe situé et incarné

Le féminisme de ce livre n’est ni théorique ni programmatique. Elle choisit de donner la parole à une adolescente iranienne, dont la révolte s’enracine dans le quotidien le plus banal : s’habiller, marcher dans la rue, être regardée, jugée, et publiquement corrigée. Le féminisme du roman se construit à partir de cette micro-violence ordinaire, bien plus que par des discours idéologiques. La tradition féministe mise en exergue dans ce court roman privilégie la parole subjective et l’expérience vécue, plutôt qu’une posture doctrinale. La jeune héroïne ne cherche pas à représenter toutes les femmes iraniennes, mais son récit devient emblématique par sa sincérité.

Une écriture du corps contre la domination et pour résister

Le corps féminin est au centre du texte. Il est d’abord présenté comme un territoire occupé : surveillé, réglementé, corrigé par la famille, l’école, la religion et l’État. Le corps de l’adolescente est constamment ramené à ce qu’il doit cacher, contrôler ou nier. Elle met en avant le poids des vêtements imposés, la chaleur sous le foulard, la gêne, la honte, la peur d’être vue « mal ». Le corps n’est pas seulement victime ; il devient progressivement lieu de reconquête. L’acte de brûler le foulard est autant un geste politique qu’un geste corporel : il engage le corps tout entier, dans sa vulnérabilité et son exposition au danger. Il fait écho au désir de liberté, d’ouverture du pays pour respirer et vivre à pleins poumons. Le pays crie par ses femmes et par ses jeunes… Le livre comme le cinéma sont des moyens pour faire exister ce qui a du mal à être et à demeurer. L’écriture du corps permet à la romancière de montrer que la domination ne passe pas seulement par des lois abstraites, mais par une gestion quotidienne des corps, en particulier ceux des femmes. En retour, la résistance passe elle aussi par le corps, par des gestes simples mais irréversibles. La résilience a un prix… Le peuple iranien le sait par expérience depuis de si longues années. Au travers de l’héroïne nous ressentons l’urgence, la peur mais aussi l’exaltation. Elle traduit aussi une parole longtemps empêchée, qui surgit sans filtre. La langue devient un outil de libération, mais aussi un cri. C’est un tic d’écriture et une envie intérieure que Delphine Minoui nous a déjà donné dans des précédentes livraisons. Elle le fait toujours avec justesse, urgence, délicatesse et par le biais d’une écriture sans fard.

Une parole féminine de la révolte : du personnel au politique

Le choix du monologue intérieur place le lecteur au plus près de la conscience de l’héroïne. Cette voix à la première personne permet de restituer une expérience féminine marquée par l’oppression quotidienne : regards, interdits, injonctions morales. La colère exprimée n’est pas abstraite, elle naît d’un vécu concret et répétitif. La révolte de la narratrice ne se présente pas comme un discours militant construit, mais comme une réaction vitale. Ce féminisme est incarné, forgé dans l’expérience du contrôle et de l’humiliation. La souffrance individuelle révèle un système d’oppression collective. Il s’agit moins de convaincre que de dire, de faire surgir une parole longtemps contenue. Le texte devient ainsi un espace de libération, où la narratrice affirme son droit à exister et à désobéir.

Le foulard : un symbole polysémique

Le foulard occupe une place essentielle dans le roman. Il constitue l’un des symboles centraux du roman, mais l’auteure évite toute simplification. Il n’est pas seulement un objet religieux ; il est un instrument de contrôle social, un marqueur de conformité et un rappel constant de la hiérarchie des genres. Le foulard fonctionne à plusieurs niveaux. Il est un symbole de contrainte, un objet de conflit intérieur entre l’habitude, la peur et le désir de liberté. Il est aussi celui de la contrainte, le rappel constant de la norme imposée aux femmes. Il incarne la domination religieuse et sociale et la peur intériorisée en étant un objet du quotidien, lié à l’habitude partagée entre conformité et désir de liberté.

 

Le foulard est aussi un déclencheur narratif faisant du geste de brûler le foulard la structure du récit en lui donnant une dimension dramatique. Le feu qui consume le foulard est chargé d’une forte dimension symbolique. Il marque une rupture définitive avec l’ordre établi. Il ne signifie pas seulement la destruction d’un objet, mais la rupture avec un ordre symbolique. Brûler le foulard, c’est refuser non seulement un objet, mais tout un système de valeurs. Ce geste fondateur structure le récit et lui donne sa portée politique, sans jamais perdre sa dimension intime. Ce geste est irréversible : une fois accompli, il n’est plus possible de revenir en arrière, ni socialement ni intérieurement.

À travers son livre, Delphine Minoui propose un texte incisif à la fois littéraire, politique, féministe qui fait entendre une parole féminine incarnée et urgente.

En donnant une place centrale au corps et au symbole du foulard, elle montre comment la domination s’exerce dans le quotidien et comment la résistance peut naître de gestes simples mais radicaux. Le roman transforme une expérience individuelle en cri collectif, faisant de l’écriture un acte de révolte et de libération. Par sa prise de parole, son attention au corps et son usage symbolique du foulard. Delphine Minoui y propose moins une analyse politique qu’un récit incarné de la révolte, qui transforme une expérience intime en geste universel. Elle donne voix à une adolescente iranienne en pleine révolte contre les normes sociales et religieuses. La romancière nous invite à porter avec elle un regard intime, et rend sensible l’expérience d’une génération en lutte pour sa liberté. Comme grand reporter elle sait capturer dans un instantané, une pulsation révolutionnaire, portée par l’énergie et l’espoir d’une jeunesse déterminée. L’auteure fait du corps féminin un lieu de conflit, mais aussi un espace de reconquête et de liberté. Je n’ose le dire… d’espérance.

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