Daniel Charneux, I’m not M.M., Arléa, 05/02/2026, 192 pages, 19€
Marilyn Monroe aurait eu cent ans en 2026. Un siècle de mythe, de portraits volés, de biographies qui se contredisent et se pillent. Et pourtant, dans un agenda italien de 1955, la star elle-même avait griffonné quatre mots discrets : I’m not M.M. Comme un cri retenu. Comme un reste d’identité que la notoriété n’avait pas encore avalé. C’est depuis ce point d’accroche que Daniel Charneux, écrivain belge au long parcours, entreprend sa propre traversée du mythe ; et ce qu’il en rapporte vaut bien plus qu’une biographie de plus.
Norma Jeane ou la généalogie du manque
Tout commence avant elle. La force du livre tient d’abord à cette décision : remonter jusqu’aux grands-parents, jusqu’au poète-paysan Tilford Marion Hogan qui se pendra dans sa grange en pleine Grande Dépression, jusqu’à Gladys Monroe et ses amours chaotiques, jusqu’à ce père dont l’identité restera un point d’interrogation permanent accroché au mur de l’enfance. Daniel Charneux aime la généalogie, il le dit sans détour ; il sait que pour comprendre qui fut Marilyn, il faut d’abord savoir qui fut Norma Jeane.
Et Norma Jeane, c’est une petite fille que personne ne garde vraiment. Foyers d’accueil, tantes officieuses, une mère qui s’enfonce dans la maladie mentale, un orphelinat sévère, des bungalows où la joie passe pour un péché. L’auteur détaille cette enfance morcelée avec une douceur inquiète, sans jamais verser dans la lamentation. Il dresse le portrait d’une gamine hypersensible qui rêve de cinéma dans un foyer pentecôtiste, qui reste la seule tache noire dans une grande croix blanche lors d’une fête paroissiale parce qu’elle n’a pas vu le signal ; qui perd son chien tué par un voisin. Ces petites blessures s’accumulent avec une fatalité troublante. La fillette n’a pas encore de nom stable, elle en porte plusieurs, tous faux, tous insuffisants : c’est déjà l’essentiel du drame.
Vient ensuite Grace McKee, la tante-Pygmalion, que l’auteur appelle lui-même « Pygmalion d’une nouvelle Galatée » : elle décolore les boucles de l’enfant à huit ans, la promène dans les studios comme un trophée en devenir, la surnomme la nouvelle Jean Harlow. Fascinant et glaçant à la fois, ce portrait d’une femme convaincue de construire une star alors qu’elle fabrique une fracture.
Le prix du mythe
Hollywood récupère cette matière première et l’industrialise. Daniel Charneux suit le parcours avec une précision bienveillante qui ne cède pourtant jamais à l’hagiographie : les petits rôles, les contrats léonins, la différence de cachet ahurissante entre Jane Russell et elle sur Les hommes préfèrent les blondes (cent cinquante mille dollars contre quinze mille), et surtout la terreur du plateau qui ne la quittera jamais, même au faîte de la gloire. Marilyn tremble avant chaque prise. Elle est excellente. Elle tremble encore.
Le chapitre consacré aux loups est l’un des plus saisissants. Des décennies avant le mouvement #MeToo, Marilyn racontait à une journaliste, avec un mélange de colère rentrée et d’humour acéré, tous les hommes qui l’avaient traquée. L’auteur les restitue un par un, et c’est long, délibérément long, presque accablant ; on comprend que ce n’était pas une anecdote, c’était un climat. Dans Les hommes préfèrent les blondes, son personnage Lorelei Lee lâche cette réplique que l’auteur cite comme un aveu de Marilyn sur elle-même : « Je suis intelligente quand il le faut, mais ça déplaît aux hommes. » La formule résonne bien au-delà du film.
Mais le livre ne s’arrête pas à cette constellation de violences. Il suit aussi la longue et douloureuse conquête artistique : les cours de l’Actors Studio sous la direction de Lee Strasberg, cette soif de légitimité qui pousse Marilyn à déserter Hollywood pour New York, à travailler Tchekhov, à se forger une présence de scène qui dépasse le sex-symbol. Daniels Charneux raconte avec une vraie finesse les mariages successifs avec Joe DiMaggio puis Arthur Miller, deux hommes qui l’aiment et qui, chacun à leur façon, cherchent à la contenir plutôt qu’à la comprendre. Et puis les médicaments : le cercle vicieux des barbituriques pour dormir, des amphétamines pour tenir, de la médication incontrôlée prescrite par un psychiatre, le Dr Greenson, dont l’emprise sur sa patiente tient davantage de la tutelle que du soin. La dégradation est décrite sans voyeurisme, avec une retenue qui la rend d’autant plus poignante.
La mort, le 4 août 1962, reste enveloppée dans la même zone d’ombre que le livre choisit de ne pas dissiper. Overdose accidentelle ? Suicide ? Autre chose ? Daniel Charneux expose les indices contradictoires, note l’absence de tout billet d’adieu, la main posée sur le téléphone décroché, et laisse le lecteur avec ce que l’enquête elle-même n’a jamais pu résoudre. Le remariage avec DiMaggio était prévu pour le 8 août.
Deux voix, une révélation
Ce qui singularise ce livre parmi les nombreuses biographies existantes tient à plusieurs traits conjointement : le tissage entre mythe, biographie, cinéma et écriture romanesque, et parmi eux, la présence de Daniel Charneux lui-même. Il surgit par intermittence, quelques lignes, un souvenir d’enfance dans une école de village, la première fois qu’il a vu Niagara sur une télévision en noir et blanc, une petite fille de douze ans entraperçue dans sa classe. Ces irruptions ne distraient pas ; elles densifient. Elles rappellent que raconter un mythe, c’est aussi raconter ce que ce mythe a fait à ceux qui l’ont regardé se consumer.
L’auteur se réclame d’Eschyle et de Racine au seuil du livre, et l’ambition n’est pas excessive. Comme eux, il cherche à bien dire plutôt qu’à faire du neuf avec du vieux ; à rendre à Marilyn Monroe une vie intérieure, une généalogie, une fragilité qui ne soit pas un argument marketing. Il y réussit avec talent, même si l’on peut noter que sa compassion pour la star l’amène parfois à fondre analyse et émotion au point d’adoucir certains angles difficiles : les zones de renoncement de Marilyn, ses propres contradictions, la part d’autodestruction dans ses choix, ne sont qu’effleurées.
Le livre se referme sur une révélation saisissante. En 2023, le réalisateur français François Pomès parvient, grâce à une analyse ADN comparant une mèche de cheveux de Marilyn avec le matériel génétique de la petite-fille de Charles Stanley Gifford, l’un des amants de Gladys Monroe, à établir sans doute possible que Gifford était le père biologique de la star. L’homme au doux sourire, au sosie de Gable, dont la photo trônait sur le mur au-dessus du piano blanc, celui que la petite Norma Jeane avait cru être son père, l’était vraiment. Dianel Charneux laisse cette information résonner en silence, sans surabondance de commentaire. C’est juste.
Un livre généreux et habité, qui redonne à Norma Jeane Gifford ce que la légende lui avait confisqué : non pas l’image d’une blonde sublimée par Hollywood, mais le portrait d’une femme singulière, lucide sur le monde qui l’exploitait, drôle, courageuse, épuisée, qui n’a jamais tout à fait cessé d’exister derrière le personnage qu’on lui demandait d’être.