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Cairn, fragments lumineux face aux tempêtes climatiques et intimes

Kathleen Jamie, Cairn, Traduit de l’anglais (Écosse) par Ghislain Bareau, La Baconnière, 02/09/25, 96 pages, 16,50 €

« Je laisse Cairn comme une balise de sentier, une note griffonnée, un instantané de l’étrange présent », écrit Kathleen Jamie dans le prologue de cet ouvrage où se superposent trente années de retours aux rivages écossais. Ce « cairn » littéraire, composé de courts textes qui se fragmentent « comme la pierre locale », trace une cartographie intime et collective de l’expérience contemporaine du vivant menacé, où la jeune femme romantique de 30 ans devient une femme de soixante ans contemplant, depuis le même banc face à la mer, la courbe de sa propre vie adossée aux cycles naturels désormais perturbés.

Une géographie du temps qui se fissure

Poétesse et essayiste écossaise reconnue pour son regard acéré sur les paysages du nord, Kathleen Jamie déploie dans Cairn une écriture qui dialogue avec les traditions du nature writing britannique tout en les renouvelant par l’urgence climatique. Publié en 2021 au Royaume-Uni, traduit en français en 2025, ce recueil de micro-essais, de poèmes et de récits fragmentaires s’inscrit dans un moment historique précis : celui où l’éco-anxiété devient une expérience générationnelle, où les jeunes « disent qu’ils n’auront pas d’enfants » par peur de l’effondrement. Jamie compose ici un livre qui refuse la nostalgie pastorale pour embrasser la lucidité politique. Elle tisse la mémoire personnelle (la mort des parents, l’éducation des enfants) avec l’échelle géologique (les sédiments du Dévonien, les glaciations du Pléistocène), jusqu’à faire surgir une question lancinante : que transmettons-nous, sinon « des choix et des incertitudes » ?

L’architecture du fragment comme acte politique

La forme choisie par Jamie est particulièrement originale. Ces textes courts se succèdent comme autant de galets ramassés sur une grève, chacun portant ses stries et ses fossiles. L’hybridité générique structure l’ensemble : prose narrative fluide (« La porte jaune », « Les baleines du Forth »), poèmes en vers libres (« Le vent nocturne », « Lande »), se juxtaposent sans hiérarchie. Cette mosaïque textuelle forme un assemblage délibéré où chaque pièce compte. Jamie égrène les saisons, les rencontres avec le vivant, les objets trouvés – « un coquillage rose », « une bourse de sirène », « un galet de quartz » –, construisant un cairn littéraire pierre après pierre.

La prose cultive une sobriété qui amplifie l’émotion : phrases courtes alternant avec de longues périodes descriptives, vocabulaire précis emprunté à l’ornithologie, la géologie, la botanique (« linaigrette », « vanneaux huppés », « micaschiste »), construction paratactique qui juxtapose les observations. Lorsqu’elle décrit les fous de Bassan mourant de la grippe aviaire sur l’île de Bass, elle refuse le pathos : « Tu oses à peine braquer tes jumelles. Mais même quand tu le fais tu ne vois pas bien — une brume de chaleur flotte sur la mer. » Cette retenue sculpte l’urgence dans une matière dense, presque minérale. Reste une tension : cette posture contemplative, si précise soit-elle, suffit-elle face à l’ampleur des catastrophes décrites ? Jamie semble parier sur l’attention comme forme de résistance, mais le livre n’explicite jamais ce pari.

L’anthropocène comme deuil et transmission

Au cœur de Cairn, une question obsédante traverse tous les textes : comment habiter un temps où « la phase lyrique du monde s’achève », pour reprendre les mots de Thomas Berry ? L’ouvrage déploie une réflexion sur les temporalités enchevêtrées : le temps bref d’une vie humaine, celui plus long des migrations aviaires, celui vertigineux des roches anciennes. La narratrice confronte ses souvenirs de jeunesse – lorsqu’elle croyait encore que « la nature telle que nous la connaissions l’emporterait » – aux démentis du présent : les oiseaux marins décimés, les températures qui atteignent 40 degrés au Royaume-Uni. Cette lucidité cohabite avec l’émerveillement : Jamie capte « une nuée de martinets » surgissant au-dessus des toits, « un essaim de papillons blancs » entourant la marcheuse près d’une source de montagne. Ce double mouvement – constater l’effondrement tout en célébrant ce qui persiste – traverse l’ouvrage sans jamais se résoudre.

La dimension générationnelle innerve l’ensemble du recueil. Jamie interroge la transmission dans un temps où les repères ont disparu : « Personne ne peut dire : “Aligne tes feux, tiens ce cap et tu arriveras à bon port.” » Elle raconte une manifestation climatique à Glasgow avec son fils et ses amis, évoque les conversations avec sa fille F., se souvient de sa propre jeunesse militante dans une colocation anarcho-féministe des années 1980. Ces allers-retours entre passé et présent révèlent combien chaque génération hérite des combats et des échecs de la précédente : « C’est nous les responsables », constate une amie. Pourtant, Jamie refuse le fatalisme : « Comment bâtir un monde ? Si nous sommes capables de le détruire, nous pouvons aussi le bâtir. » Le livre ne développe pas de stratégie politique concrète, préférant maintenir une posture d’observation lyrique. Cette ambiguïté entre poésie et engagement constitue peut-être la vraie matière du livre.

La pierre comme mémoire et présence

Le titre Cairn fonctionne comme une métaphore totale. Ces piles de pierres érigées par les marcheurs sur les sommets écossais signalent un passage, marquent un lieu, témoignent d’une présence humaine éphémère face à la permanence minérale. Jamie en fait le principe organisateur de son livre : « les pierres environnantes […] sont issues de dépôts sédimentaires vieux de 370 millions d’années. 370 millions d’années ! Imagine-toi ! Mais je ne peux pas. » Cette vertigineuse échelle de temps traverse l’ouvrage, rappelant la fragilité de l’existence humaine tout en suggérant que quelque chose persiste – la pierre, certes, mais aussi le geste de l’écriture qui fixe les expériences, les images, les questions.

Le recueil se clôt sur un texte-poème qui reprend le motif inaugural : « Nous vous accueillons / assemblages rudimentaires que nous sommes, / pierres entassées les unes sur les autres pendant des décennies ! / […] Ajoutez-en une, ou éparpillez-nous. » Cette ouverture invite le lecteur à poursuivre l’observation du monde et la résistance face à son effondrement. Cairn documente l’ère de l’anthropocène sans céder à la sidération, célèbre le vivant menacé tout en interrogeant notre responsabilité collective, maintenant la possibilité d’un émerveillement lucide là où beaucoup ne voient que désastre.

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