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Comment un faux fakir a conquis le Paris des années 1930

Olivier Cariguel, L’incroyable imposture du fakir Birman, L’échappée, 17/10/25, 400 pages, 22 €

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C’est l’histoire d’un homme qui a vendu du vent à un pays qui étouffait. Dans une France de l’entre-deux-guerres tiraillée entre la gueule de bois des tranchées et la peur du lendemain, Charles Fossez a bâti un empire sur une promesse insensée. Olivier Cariguel ne raconte pas que cette ascension vertigineuse : il traque, archive après archive, la genèse d’une hallucination collective. Une enquête magistrale qui, sous les oripeaux de l’exotisme, révèle la modernité effrayante d’un monde où la vérité est devenue une option.

L'ère du doute et la soif de merveilleux

Paris, au lendemain de la Grande Boucherie, danse sur un volcan éteint. Olivier Cariguel, restitue l’atmosphère électrique d’une capitale où les Années folles masquent mal les cicatrices béantes de la conscience collective. La crise économique gronde, les totalitarismes affûtent leurs armes, et dans ce climat anxiogène, la raison vacille. Le petit peuple, tout comme une élite désorientée, déserte les églises pour se ruer vers les tables tournantes et les officines occultes. L’auteur décrit un terreau social en décomposition, une faille psychique béante où s’engouffrent les marchands de certitudes. C’est dans ce contexte de désarroi spirituel que le besoin de croire devient une drogue dure, un impératif de survie mentale. Olivier Cariguel saisit l’instant précis où la société, à bout de souffle, réclame son opiacé, prête à s’offrir au premier charlatan capable de réenchanter un réel devenu invivable.

Charles Fossez, l'architecte de l'illusion

Au cœur de cette fresque se dresse Charles Fossez, figure balzacienne propulsée dans le siècle de la réclame. L’ouvrage dissèque l’itinéraire de cet orphelin stéphanois, entrepreneur raté de la parfumerie niçoise, qui transforme ses faillites en carburant. Olivier Cariguel déploie ici une narration qui entremêle récit biographique et enquête policière : il suit son sujet à la trace, exhumant des rapports de police, des lettres privées et des documents administratifs oubliés. Fossez, alias Berkel, apparaît moins comme un escroc vulgaire que comme un génie de l’adaptation, un caméléon comprenant instinctivement que la vérité est une valeur fluctuante. Depuis son hôtel particulier de la rue de Turin, il orchestre sa propre légende avec une froideur. L’auteur révèle comment cet homme sans qualités particulières s’invente un destin en exploitant les failles du système, devenant l’ingénieur d’une réalité alternative où chaque mensonge est une brique de son édifice.

La mécanique de la chimère

Le tour de force de l’ouvrage réside dans l’analyse structurelle de la créature de Fossez : le « Fakir Birman ». Olivier Cariguel démonte, pièce par pièce, cette marionnette médiatique incarnée successivement par des figurants interchangeables : André Cottin, le Bourguignon famélique, puis Sarim Maksoudian, l’acteur arménien au regard de braise. Le lecteur pénètre dans les coulisses de la machination lors de la soirée du 18 mars 1932 à la salle Wagram, véritable performance d’art total avant la lettre. La mise en scène de la crucifixion (truquée) et de la cage aux rats (qui s’échappent, semant la terreur) relève du grand-guignol, mais Fossez transforme ce chaos en triomphe. L’auteur montre comment le turban et le silence de l’acteur suffisent à activer les stéréotypes orientalistes d’une époque avide d’exotisme. C’est la naissance d’un mythe au sens barthesien : une parole dépolitisée, une image lisse qui naturalise l’imposture pour mieux la vendre.

L'industrialisation de la crédulité

Là où le livre atteint une dimension critique vertigineuse, c’est en exposant la complicité active des structures médiatiques et politiques. Fossez ne travaille pas seul ; il est le produit d’un système. Olivier Cariguel détaille avec une rigueur implacable comment la grande presse, de Paris-Soir aux régionaux, ouvre ses colonnes à ce « marketing mystico-populaire » moyennant finances. Plus fascinant encore, l’auteur met en lumière le jeu trouble de la presse de chantage (Le Bec de Gaz, La Tribune de Paris), qui attaque le Fakir pour mieux négocier son silence, créant un écosystème parasitaire où tout s’achète. L’invention des « faux gagnants » de la Loterie Nationale, remerciant le mage dans des encarts publicitaires, préfigure les techniques de social proof modernes. Fossez sature l’espace, utilisant la radio (le Poste Parisien) pour murmurer à l’oreille des ménagères. Il anticipe la « Société du Spectacle » de Guy Debord : le vrai est un moment du faux, et le capital s’accumule jusqu’à devenir image.

Des astres aux gaines : la seconde vie d'un caméléon

La seconde partie de l’ouvrage relate une métamorphose qui tient du génie commercial : le passage de l’astrologie à la lingerie avec la création de la marque Barbara. Olivier Cariguel analyse cette transition, non comme une rupture, mais comme le glissement sémantique d’une cohérence absolue. La « gaine Sveltine » succède au talisman ; la promesse d’un corps sculpté remplace celle d’un destin doré. Le mécanisme de prédation psychologique demeure identique : identifier une angoisse (l’avenir ou le vieillissement), et vendre une solution miracle. Fossez applique à la corseterie les mêmes méthodes de saturation publicitaire, prouvant que son talent réside dans la manipulation du désir, quel qu’en soit l’objet. Il vend de la contention comme il vendait de la libération spirituelle. Cette continuité révèle la nature profonde du marketing moderne : une machine à fabriquer du rêve sur commande, indifférente au produit pourvu qu’il génère du flux.

Miroir d'une époque et de l’incorrigible nature humaine

En refermant L’Incroyable Imposture du fakir Birman, on mesure combien la figure de Charles Fossez, qui n’est pas une anomalie du passé, préfigure nos modernes « Anna Delvey » ou les gourous de la Silicon Valley. Olivier Cariguel, en exhumant ce Cagliostro du XXe siècle, nous offre une méditation sur la fragilité de nos défenses intellectuelles face à une narration bien construite. Fossez a prospéré parce qu’il a su combler un vide, répondant à ce besoin de croire qui, hier comme aujourd’hui, tenaille une humanité orpheline de sens. Ce livre explore les zones grises de notre conscience collective, là où la frontière entre la victime et le complice s’estompe, là où nous acceptons tacitement le mensonge pour rendre le réel supportable. C’est une œuvre lucide et nécessaire, qui rappelle que chaque époque génère les imposteurs qu’elle mérite, et que la nôtre, saturé de fake news et de storytelling, aurait offert à Fossez un terrain de jeu illimité.

Chapeau bas à Olivier Cariguel et aux éditions L’Échappée pour ce bijou d’érudition qui se dévore comme un roman noir : une lecture salutaire pour ne plus jamais regarder les vendeurs de rêves du même œil.

contact@marenostrum.pm

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Notre coup de cœur de la semaine est une belle révélation  Aimer pour rien de Camille de Villeneuve, aux Éditions du Cerf.

À contre-courant d’une époque où tout se compte, cet essai brillant nous invite à une révolution intime. En convoquant mystiques et philosophes, l’autrice démonte les pièges de la jalousie et de la possession pour nous offrir une vision solaire de l’amour.

C’est un livre qui apaise et élève. Il nous propose le plus beau des défis : accueillir l’autre dans sa totale liberté, sans marchandage. Une lecture essentielle pour réenchanter nos relations.

Apprendre à aimer pour rien, c’est enfin commencer à aimer vraiment.

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