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Crèvecœur – Emilio Sciarrino

Emilio Sciarrino, Crèvecoeur, Belfond, 06/04/2023, 1 vol. (221 p.),21€.

Élise Maldue, fille d’un ouvrier et d’une femme de ménage, scolarisée dans un lycée technologique, échappe à son destin : munie d’une bourse d’études, elle entre en classe prépa sous un régime d’internat. Bizutage, premières colles, évaluations. Job d’étudiante pour se payer les livres. Il est loin, Crèvecœur, son village de Picardie. Et déjà, les premières désillusions : une agression sexuelle par le fils de la patronne qui la remercie vertement après un accident du travail, des vacances estivales au Touquet chez sa condisciple Adèle où elle découvre le mode de vie de la haute : tennis, voile, shopping, aisance culturelle. Le fossé se creuse avec Crèvecœur, ses lotissements, l’odeur de barbecue et de bière, l’alcoolisme, la rudesse rébarbative de ses parents, hostiles à ses études. Le dégoût, le mépris s’insinuent et avec eux la volonté tendue de surmonter ses faiblesses, de réussir. De fuir.

Le concours arrive. Contre toute attente, elle le réussit. La voici reçue dans une école de commerce parisienne. Le lien est rompu. Mais le lien avec quoi ? Et pour aller où ? Dans la prestigieuse institution, elle découvre un univers dont elle ne possède pas les codes, subit un abus sexuel sous l’empire de l’alcool, puis la calomnie sur les réseaux. Elle se rebiffe, menace de porter plainte. La direction l’éloigne en lui offrant un séjour à Londres. Là, elle change d’identité, tout au moins de prénom. Elle se dégote un travail de barrista, ses résultats brillants lui valent l’intérêt de ses camarades de promo issus de la jet-set qui l’entraînent dans leurs fêtes nocturnes où elle apprend le monde de l’argent, de la facilité, qui la fascine, mais où elle peine à s’intégrer. À ce point de ce pandémonium : irruption de la pandémie de covid, confinement et remise des pendules à l’heure – nous n’en dirons pas plus. 

Avec ce deuxième roman, Émilio Sciarrino, qui fut lauréat du Prix du Jeune Écrivain, signe un texte à l’écriture serrée, épurée, qui file son chemin à travers les sinusoïdales d’un personnage d’une grande vérité psychologique. Loin des successfull stories et du modèle de l’ascenseur social que se complaît à célébrer l’école républicaine, il dépeint les embûches ainsi que les vertiges auxquels se heurte une jeune femme aux prises avec une douleur secrète : celle de demeurer étrangère à un monde pour lequel elle n’a pas été configurée. Quel libre arbitre est-il laissé à l’individu quand sa matrice intime fait de lui un éternel allogène hors du milieu qui l’a constitué ? Elle a beau déployer ses talents, se gagner quelques victoires par sa ténacité, Élise Maldue se sent frappée du syndrome de l’imposteur. Maldue : celle à qui même ce qui est dû ne revient pas, car il a été mal distribué – du moins est-ce la sensation qui la traverse, la poursuit et finira par la miner. Même son entrée dans la haute bourgeoisie française ou dans l’upper-class britannique ne réussit jamais à faire d’elle qu’une colonisée de classe, condamnée à ne parler la langue des dominants que comme celle d’un autre et que tout accident de parcours – un confinement, un adultère – si facilement surmontable pour les bien nés renvoie impitoyablement à la case départ. Détail significatif : l’anglais acquis en quelques mois dans une école d’élite lui échappe à un moment décisif en même temps que sa fragile foi en elle. 

Ainsi sa vie passera-t-elle comme si elle n’avait traversé l’écran de verre d’une belle vitrine que pour s’y retrouver vitrifiée. À Londres, l’un de ses compagnons d’infortune lui confie son souhait “qu’on écrive enfin l’histoire du point de vue des vaincus”. Pourtant ce n’est pas elle qui trouvera la voie de l’écriture et du succès éditorial, mais son amie Adèle pour qui cela aussi paraissait tout tracé. À l’heure où le thème autobiographique des transfuges de classes connaît sur les étals des libraires un certain engouement, la force du roman d’Émilio Sciarrino est de prêter à sa voix à ceux pour lesquels le sentier escarpé de l’évasion sociale demeure, comme le disait Martin Heidegger à l’heure de l’humanisme en faillite, un chemin qui ne mène nulle part.

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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