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Adolescent, j’ai eu un moment d’engouement pour les biographies. Louis II, Sissi, John-Paul Getty, Barbara Hutton… Sans doute étaient-elles le fruit de bons conteurs, là où manquait la rigueur de l’historien. Mais je n’avais jamais lu une biographie comme ce “Dante” d’Alessandro Barbero. Il est vrai aussi que la vie des personnalités auxquelles je m’intéressais était relativement bien documentée, là où, celle de Dante laisse de nombreuses énigmes. Ce sont ces zones d’ombre où la documentation fait défaut et que l’historien d’aujourd’hui cherche à éclairer.
Le romancier imaginerait les scènes sur lesquelles nous ne savons rien. Les premiers biographes, comme Boccace, ont eu accès à des sources désormais perdues, ce qui n’empêche pas leur récit de prendre des raccourcis, de multiplier les certitudes, de sculpter des légendes, même si elles se révèlent aujourd’hui contre factuelles. Ces sources de seconde main contribuent parfois à assombrir un peu plus des pans entiers de la vie du poète florentin, dont cette année célèbre le septième centenaire de sa mort.

Dans “L’Avant-propos à l’édition française”, l’auteur souligne la postérité universelle de Dante, même si les Français semblent longtemps l’avoir boudé, ce qui n’est qu’une apparence. On se souvient que Balzac nomma l’ensemble de son œuvre “La Comédie humaine” en référence à son œuvre maîtresse. “La Divine Comédie”, immense poème eschatologique, somme théologique et hermétique, mérite plus d’un hommage. Et sans doute, le plus poignant, est-il livré par Primo Levi dans “Si c’est un homme”. J’avais précisément ce souvenir de lecture en tête, en commençant ce livre, quand Barbero cita la référence. Prisonnier du camp d’Auschwitz, Primo Levi tente de réciter un extrait du XXVIe chant de “L’Enfer”, le chant d’Ulysse. Fragile souvenir, fragile humanité bafouée, qui brille encore dans la nuit et l’horreur, comme si la culture pouvait encore les sauver. (Et malgré tout, qu’est-ce qui peut sauver l’humanité, si ce n’est la culture ?)

L’auteur ne s’intéresse pas ici à l’exégèse de l’œuvre, mais à son auteur. Qui était Dante ? L’essentiel est facile à résumer, écrit-il : “Dante est né en 1265, à Florence, et il mourut en exil à Ravenne, en Italie du Nord, en 1321 : il y a exactement sept cents ans. À sa naissance, le roi Louis IX, surnommé Saint Louis, régnait en France ; à sa mort, la France avait déjà vécu l’expérience traumatisante du règne de Philippe le Bel, et le pape s’était installé à Avignon”. Soit. La simplicité factuelle serait un peu courte. Spécialiste reconnu d’histoire médiévale et d’histoire militaire, Alessandro Barbero nous propose une biographie à la fois précise, synthétique et riche. Sans chercher à combler les vides, à tisser artificieusement les fils d’une vie pour composer un texte linéaire, il nous présente davantage un état des lieux des recherches actuelles. Pour tout ce qui n’est pas marqué du sceau de la certitude, il nous propose une méthode de conjectures, toujours étayée par des sources, dont il résulte plusieurs possibilités, parmi lesquelles une piste paraît plus solide.

Mais l’historien avance à pas comptés, avec prudence, dans un contexte historique qui nous demeure parfaitement étranger. Et c’est à une véritable enquête, un voyage à travers le temps, au sein duquel il nous entraîne, ne boudant pas le plaisir du récit quand c’est possible. Ainsi, avec une certaine audace, commence-t-il par le récit de la bataille de Campaldino : “Le samedi 11 juin 1289, jour de la Saint Barnabé, l’armée florentine qui traversait le Casentino pour envahir le territoire d’Arezzo parvint en vue de la forteresse de Poppi, construite sur un éperon isolé, dans une anse de l’Arno”. Dante a déjà vingt-quatre ans. À cette époque, deux partis s’affrontaient. Les Guelfes (Florence et Lucques) soutenaient la papauté contre les Gibelins (Arezzo), partisans de l’empereur. Parmi les chevaliers florentins se trouvait Dante. “Tous les manuels de littérature italienne mentionnent cette information, mais d’où nous vient-elle ?”, s’interroge le biographe. En effet, le propre de l’historien est d’interroger ses sources, de comprendre d’où elles proviennent. D’abondantes notes en fin d’ouvrage permettent de satisfaire le lecteur curieux et avide de prolonger sa lecture, sans alourdir le texte. Oui, mais “pourquoi avoir commencé ce récit par cette journée mémorable ? Pour la raison que, si l’on veut comprendre Dante, il faut poser d’emblée le problème, fondamental, de sa position sociale”. Il ne suffit pas de nous raconter les grands événements de sa vie, ce que nous en savons ou croyons savoir, mais de comprendre une époque, un système social et de pensée très éloigné du nôtre. “Qu’apprenons-nous donc sur la condition sociale de Dante à travers cet épisode de Campaldino ? Qu’il était pourvu des bonnes armes et avait un bon cheval, et donc qu’il était riche, en plus d’être jeune, robuste et entraîné ; mais ça ne nous dit en rien si sa famille était gentille (noble), et par conséquent riche et puissante depuis des générations.”

À travers vingt et un chapitres, Alessandro Barbero recompose une vie de Dante passionnante. Sa famille, la vie dans son sextier natal de San Piero Maggiore, ses deux fugaces rencontres avec Béatrice, pour laquelle il a conçu et nourri un amour idéal évoqué dans la “Vita nuova” et, bien sûr, dans “La Comédie”, ses études, son patrimoine, sa carrière politique… C’est tout le tournant du XIVe siècle florentin qui surgit de ces pages. Mais Dante a payé cher son engagement politique. En 1300, les Guelfes se divisent et le gouvernement de la cité se gâte. Les Noirs soutiennent l’ancienne noblesse, tandis que les Blancs prennent le parti du peuple. En 1302, les Guelfes blancs sont chassés de Florence. Dante est l’un d’entre eux. Il n’a jamais revu sa ville natale. Comme pour Ovide avant lui, nous devons à son exil l’essentiel de son œuvre, “De vulgari eloquentia”, “Le Banquet”, “La Monarchie” et “La Divine Comédie”. Et pourtant, nous ne savons pas grand-chose de ces deux décennies d’exil. On suppose qu’il était surtout en mouvement, ne séjournant jamais bien longtemps au même endroit, accueilli et protégé par de riches et puissants amis et alliés. Véronne, Bologne, Ravenne, peut-être Trévise et Padoue. S’est-il rendu à Paris comme le prétendent “les auteurs du XIVe siècle” ? “En définitive, aucun élément ne permet d’écarter une information répétée avec tant de certitude par tous les biographes anciens.” Le lecteur devra se contenter de ces suppositions.
La prophétie de son couronnement littéraire annoncé au chant XXV du “Paradis” s’accomplit de son vivant. Sa renommée le précédait et s’est étendue en Italie durant son exil, même si cette célébrité ne lui a pas permis, comme il pouvait l’espérer, de revoir Florence. Danièle Robert, dans sa récente translation chez Actes Sud, traduit ainsi ces vers :

S’il advient que mon poème sacré
auquel le Ciel et la Terre ont mis la main
– ce qui m’a amaigri durant tant d’années –

vainque la cruauté qui me retient
hors du beau bercail où je dormis agneau,
ennemi des loups qui l’attaquent sans fin,

avec autre voix et autre manteau
j’y reviendrai poète et sur les fonts
de mon baptême je prendrai le bandeau.

Quelle couronne en effet ! La postérité de Dante est immense ; son ultime poème, universel ! Célébré dans toute l’Italie, il a sa place partout. Et, sept cents ans plus tard, sa vie, comme son œuvre, ne cessent de nous fasciner.

Marc DECOUDUN
contact@marenostrum.pm

De Dante Alighieri, le “père de la langue italienne”, cette année marque le 700e anniversaire de la mort. “Sa Divine Comédie”, chef d’œuvre parmi les chefs d’œuvre, célèbre en trois chants, de “l’Enfer” au “Paradis”, en passant par le “Purgatoire”, la représentation du monde catholique au Moyen-Âge. Le texte est devenu une référence incontournable de la culture occidentale, son influence est incommensurable. Une magnifique lecture à “la Maison de la poésie”

Barbero, Alessandro, “Dante”, traduit de l’italien par Sophie Royère, Flammarion, “Histoire”, 17/02/2021, 1 vol. (471 p.), 28,00€

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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