0
100

De Gaulle reçoit Bernanos : une journée littéraire exceptionnelle

Christophe Gaillard, Rencontre à la Boisserie, Éditions de l’Aire, 04/09/2023, 232 pages, 20€.

Comment faire revivre deux grandes âmes, aux destins illustres, lors d’une rencontre dont on ne sait rien, mais que l’on peut imaginer aussi intense que féconde ?
Ce fut récemment le défi intenté et brillamment réussi par Sébastien Lapaque dans Échec et mat au paradis recensé dans ces mêmes colonnes, pour la réactualisation d’un dialogue entre Stefan Zweig et Georges Bernanos. Et l’on peut attester sans ambages qu’il en va de même pour La rencontre à la Boisserie entre le même auteur du Journal d’un curé de campagne et le général de Gaulle.
Car, tant par la pertinente reconstitution de l’échange que par l’ambiance des apartés, ce « dialogue des morts » auquel fait référence l’auteur est un véritable bonheur de lecture. Avec pour cadre une gentilhommière champenoise, l’enjeu de cette journée du 5 décembre 1946 est, dès l’avant-propos, on ne peut mieux défini.
Deux anciens élèves d’un même collège parisien se rencontrent près de quarante-cinq ans plus tard, auréolés de gloire, mais désespérés de constater que les hommes ne savent que faire de leur liberté retrouvée.”
Pour ces deux grands hommes pétris de culture et d’un amour immodéré pour la souveraineté de la France, le dialogue, on le suppute, ne pouvait être qu’en symbiose. Entre eux, nul atermoiement ni hypocrisie.
Augurant “que les médiocres auraient finalement raison de l’Homme du 18 juin, parce que les médiocres ont raison de tout”,  l’écrivain polémiste se sent d’emblée en osmose près de son célèbre hôte qui va lui faire les honneurs de sa demeure. Une description que Christophe Gaillard va savoir peindre avec autant de lyrisme que d’acuité.

En parfaite osmose

Du point le plus culminant du domaine, on domine la vallée et l’on voit la forêt envelopper le site comme la mer le promontoire. Aucune construction n’apparaît. Vastes horizons de vignes, bois, friches mélancoliques, vieilles collines, cet environnement nous protège, il m’inspire aussi. Ensuite, regardant les étoiles, écoutant le silence des forêts alentour, je vois la nuit couvrir lentement le paysage. Voilà ma vie, une vie de solitude et de travail ; elle est simple, loin du tumulte des hommes. Personne n’y peut plus venir mettre le trouble ; elle me plaît.

On imagine Bernanos en pleine adéquation avec le propos. Lui qui venait de quitter il y a peu une ferme décrépite de la selva brésilienne pour y cuver sa honte d’une France ralliée à l’ennemi, comment n’aurait-il pas apprécié une existence aussi modeste que recluse ? L’accueil établi, vint alors l’heure des temps complices. Celle des études à l’Immaculée Conception où les souvenirs de bons maîtres alternèrent avec des passages de l’Enéide. Autant de références émaillées de quelques coups de griffe au système éducatif de l’époque comme au manque d’ambition de nombre de leurs condisciples, que retranscrit le dialogue tel qu’il a pu se dérouler.
Entre l’ambition d’un officier se rebellant pour sortir l’Etat-major du naufrage, et l’esprit d’enfance que l’écrivain tenait par-dessus tout à conserver, que de similitudes et de sens de l’honneur !

Un même souci de l’écriture

Ces instants de préséance évoqués, l’on passa ensuite à leurs réciproques façons d’envisager l’écriture. Dans les cafés pour l’auteur de Mouchette, “parce qu’il ne pouvait se passer longtemps du visage et de la voix humaine”, ou isolé dans son bureau au plus haut de la tour pour le sauveur de la France, entouré par ses ouvrages privilégiés de Saint-Simon, Las Cases et autres Péguy.
Sublimé par le style de Bernanos, l’auteur prendra soin d’en spécifier les détails, notamment lorsqu’il retraçait les traits des pêcheurs des Baléares.

Leur vie était dure, et l’art qu’il cherchait à atteindre était fait pour exprimer cette dureté. La concision ne se réduit pas à barrer des adjectifs ou éviter les synonymes, elle s’apprend chez les artisans, forgerons, ébénistes en les regardant travailler avec le souci constant de ménager leur force et de soigner le geste sûr. Par contre les notables qui l’avaient invité à venir voir leur réussite ou pis encore, le haut clergé en la personne de l’archevêque l’avaient révulsé par leur jactance, d’une répulsion spontanée, comme quand on rencontre un fripier sur les chemins de ferme qui cherche par mille flatteries à vous vendre sa camelote à deux sous.

C’est ici bien résumée la verve de l’écrivain et du pamphlétaire préférant à la vanité ou à la bêtise des gens de lettres, l’assurance des poivrots qui refont le monde tous les jours : “Ces tronches illuminées qu’il aime parce qu’elles expriment notre souffrance, mais aussi notre besoin absolu d’autre chose.”

“Et Zweig, il vous parlé ?”

Toute une plongée dans l’œuvre romanesque et polémiste de Bernanos qui dans l’environnement de la bibliothèque de Colombey conduira l’auteur à faire s’y croiser diverses figures.
Malraux pour commencer estimé par le maître de la Boisserie, un peu moins pour son hôte qui lui tenait rigueur d’avoir tu les exactions durant la guerre civile espagnole. Pêle-mêle ensuite, au gré d’une promenade dans le jardin, Camus, Churchill, Claudel seront ainsi plébiscités ou vertement critiqués, à l’exception du Père Bruckberger qui fera consensus.
Tout un parterre sera tour à tour évoqué jusqu’à ce que le général interroge son invité sur la fin tragique du romancier autrichien : “Dites-moi, Stefan Zweig était allé vous rendre visite à Barbacena avant son suicide. Vous l’aviez vu ? Il vous avait parlé ?”
Oh que si ! répondra l’exilé du Brésil tellement avait-il patiemment écouté son brillant alter ego en écriture et retenu, pour les méditer comme en oraison, les ultimes confidences qui lui étaient réservées.
Retenues et si bien analysées par Christophe Gaillard que la trentaine de pages liées à cette réflexion constituent le creuset de cette Rencontre à la Boisserie.
Un ouvrage dense, particulièrement émouvant aussi lorsqu’il y fait mention de l’extrême attention du général envers sa chère petite Anne et objet d’une solide documentation qui est de nature à séduire une large frange de lectorat.

NOS PARTENAIRES









Précédent
Suivant



Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm


On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds