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De Sel et de fumée – Agathe Saint-Maur

La réussite de ce premier roman d’Agathe Saint-Maur peut se mesurer à l’émotion suscitée par sa lecture. Rien de plus banal a priori que cette histoire racontée à la première personne. Après la mort de Lucas en marge d’un défilé de “La Manif pour Tous”, Samuel raconte son histoire, leur histoire d’amour, mais aussi l’engagement de Lucas dans les mouvements “Antifas” (antifasciste), le milieu étudiant et bourgeois de Science-Po, une forme débridée de sexualité et une souplesse dans la manière de la vivre. “De sel et de fumée” pourrait être un roman générationnel, s’il ne portait pas si intelligemment à l’expérience universelle les thèmes de l’amour, de la solitude et de la mort.

Que reste-t-il de nos amours endeuillées ? Que reste-t-il d’un premier amour quand l’un meurt ? Que peut faire le survivant ? Errer comme un fantôme, mi-vivant mi-mort, la tête et le cœur alourdis par les souvenirs et ses sentiments car “La peau a la mémoire de l’amour bien plus longtemps que les cerveaux.” (p. 10). Samuel revient sur cette attirance qui naît au premier regard, ce désir qui rend gauche quand il voudrait être vu en retour, et qu’il nous semble que rien ne pourrait moins attirer que la brûlure du regard posé sur l’autre : “Je suis falot, pâlot quand il est exalté, hâlé. Mon insignifiance se lit au regard de son incandescence, et dans le regard de cette fille.” (p. 49).

Agathe Saint-Maur saisit son époque, son esprit, sa jeunesse. Les relations semblent marquées par un conflit, latent ou ouvert. Le milieu bourgeois, parisien et choyé de Samuel, s’oppose à la province plus modeste de Lucas. Son engagement politique se traduit en actes, des actes pour changer la société, tandis que les convictions de Samuel sont plus intérieures. Le rapprochement des deux garçons n’a rien d’évident. Samuel sortait avec Victoire ; Lucas est l’incarnation du petit mâle séducteur, du tombeur. Cette attirance réciproque montre la fluidité sexuelle, aujourd’hui, dans certains milieux. Demeure une certaine crainte du regard de l’autre, notamment quand ils annoncent leur relation à une seule amie d’abord. Les corps s’attirent d’abord, les âmes ensuite avec simplicité et sans histoire. Les sentiments et les corps s’emboîtent dans des scènes de sexe sans filtre et passionnées. Elles révèlent la corporéité du sentiment. Le voyeurisme naît moins en nous que le sentiment touchant du beau ; Samuel et Lucas composent simplement un beau couple, tableau d’autant plus touchant que sa fin brutale est immédiatement annoncée. Le sentiment de l’universel aussi, car l’expression du désir, les jeux de séduction sont partagés par tous. Le lecteur se laisse prendre avec fureur, en écho à son propre désir.

Que faire, alors, quand la souffrance du deuil devient trop aiguë ? “Dormir pour ne pas mourir. Souffrir durablement, péniblement, quotidiennement, pour ne pas mourir. Ne pas mourir pour continuer à faire vivre les morts, tenir droit les flambeaux perpétuels de leur souvenir dans les caves ancestrales de mon lobe cérébral.” (p. 160) La jeune plume d’Agathe Saint-Maur est pleine d’une encre expérimentée et vivante et l’on attend avec curiosité et envie jusqu’où elle s’élèvera.

Marc DECOUDUN
contact@marenostrum.pm

Saint-Maur, Agathe, “De sel et de fumée”, Gallimard, “Blanche”, 07/01/2021, 1 vol. (227 p.), 18,00€

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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