Nassera Tamer, Allô la Place, Verdier, 21/08/25, 192 pages, 18,50€
Entre les enseignes clignotantes des taxiphones parisiens et les messages WhatsApp qui traversent l’Atlantique, Nassera Tamer explore dans Allô la Place les territoires invisibles où se négocient l’exil et la filiation. Publié dans la collection Chaoïd chez Verdier, ce récit fragmentaire ausculte les zones blanches de la communication familiale, là où le darija maternel (dialecte marocain) devient langue étrangère et où les silences accumulent leur charge électrique. À travers une enquête impossible sur ces boutiques qui promettent de tout réparer et débloquer, Nassera Tamer compose une cartographie intime de la diaspora marocaine, interrogeant ce qui se perd et persiste dans la transmission entre générations. Un livre qui transforme l’incommunicabilité contemporaine en matière poétique, où chaque tentative de connexion révèle l’épaisseur historique et affective des distances.
L'architecture d'une enquête impossible
Le livre s’ouvre sur une application de tandem linguistique et se referme sur un appel enfin abouti. Entre ces deux pôles, Nassera Tamer déploie une structure en spirale où chaque fragment – conversation WhatsApp avec Mer depuis Ottawa, déambulation dans les rues du 18e, souvenir d’enfance au Havre – vient éclairer différemment la même obsession : comment renouer avec une langue qu’on a désapprise pour survivre ? Le darija devient ici bien plus qu’un idiome : il incarne la matière même du lien familial, ce fil ténu qui menace constamment de rompre entre générations diasporiques.
L’autrice procède par cercles concentriques autour d’Allô la Place, taxiphone de la place d’Italie qui donne son titre au livre. Elle y revient régulièrement, comme on sonde une blessure, tentant d’engager la conversation avec le gérant mutique qui “ressemble un peu à l’un de [ses] frères”. Cette boutique devient le point d’ancrage d’une enquête qui déborde constamment son cadre initial pour embrasser l’histoire des télécommunications ethniques, les magouilles de Lycamobile, l’extraction minière au Congo, la dématérialisation administrative qui exclut les plus vulnérables.
La grammaire de l'absence
“Je me sens comme ces verbes : irrégulière, malade, assimilée, concave, défectueuse”, écrit Nassera Tamer en évoquant les verbes arabes malades qu’elle réapprend à l’Institut du monde arabe. Cette métaphore grammaticale traverse tout le récit, faisant de la langue le prisme par lequel se révèle une condition existentielle. Le darija apparaît comme une langue-chimère, toujours sur le point de se dissoudre, que l’autrice tente de ressaisir à travers ses conversations avec Mer, double inversé resté au Maroc avant de s’envoler pour le Canada.
La prose de l’auteure épouse les soubresauts de cette quête linguistique. Les phrases se font tantôt fluides quand elle évoque les souvenirs d’enfance, tantôt heurtées lorsqu’elle bute sur un mot arabe qui refuse de sortir. Elle transcrit phonétiquement les termes en darija (“wesh t3aoudi”, “maSkhout”), créant une texture visuelle qui matérialise l’étrangeté de sa propre langue maternelle. Cette approche typographique rappelle les expérimentations d’Etel Adnan ou de Theresa Hak Kyung Cha, où l’écriture devient trace physique de la dislocation linguistique.
Téléphonie spectrale et capitalisme périphérique
Les taxiphones constituent le fil rouge visuel et symbolique du récit. Nassera Tamer les photographie, recense leurs enseignes (“BENGLATELECOM”, “REPARATIONDEBLOCAGE”), inventorie leur bric-à-brac d’accessoires. Ces espaces liminaux, “extraterritoriaux, diplomatiques et délicats”, deviennent les archives vivantes d’une mondialisation par le bas où se croisent transferts d’argent Western Union et réparations de smartphones cassés.
L’auteure déploie une véritable poétique du déblocage – terme récurrent sur les devantures – qui résonne avec sa propre tentative de débloquer sa langue paralysée. “Dans l’épaisseur de ses cheveux noirs, brillants, court le fil blanc de ses écouteurs, Mer tient ce fil, le rapproche de sa bouche” observe-t-elle à propos de Mer lors d’une conversation WhatsApp particulièrement intime. Cette image condense admirablement la dimension à la fois technologique et corporelle de la communication diasporique, où les affects transitent par des câbles sous-marins et des satellites géostationnaires.
Filiation et culpabilité à l'ère numérique
Le cœur battant du livre reste la relation impossible avec la mère, cette femme qui appelle sans cesse sans jamais laisser de message. Nassera Tamer dissèque avec une précision douloureuse les mécanismes de l’évitement filial à l’ère du smartphone : “Mon téléphone est toujours en mode silencieux, les sonneries m’insupportent”. La technologie devient complice d’une mise à distance qui trouve ses racines dans l’histoire coloniale et migratoire, dans ces générations d’enfants sommés de réussir en français au prix de l’oubli de leur langue première.
Le récit culmine dans une scène d’une simplicité bouleversante : lors d’une manifestation pour la Palestine, l’autrice reçoit enfin l’appel maternel tant redouté et désiré. Dans le vacarme d’une brasserie parisienne, quelques mots en darija suffisent à dissiper momentanément “la brume”. Cette résolution fragile refuse tout happy end définitif, maintenant ouverte la béance qui constitue peut-être la condition même de l’écriture diasporique contemporaine.
Allô la Place invente une forme littéraire adaptée à notre époque de communications paradoxales, où la connexion permanente côtoie l’incommunicabilité fondamentale. Entre essai documentaire et autofiction poétique, Nassera Tamer compose une œuvre qui résonne avec les questionnements les plus urgents sur l’identité, la transmission et la survie des langues minoritaires dans les métropoles globalisées. Un beau premier roman qui transforme les zones blanches de la communication en territoire littéraire.

Chroniqueuse : Valérie Lounas
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