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Joris Giovannetti, Ceux que la nuit choisit, Denoël, 02/01/2025, 473 pages, 23€

Sous un ciel où l’ombre et la lumière se livrent une lutte silencieuse, Ceux que la nuit choisit nous transporte dans l’univers énigmatique des Cristini, une famille dont le passé murmure des secrets et dont les destins semblent irrémédiablement liés aux échos d’un temps révolu. Dans un village empreint de nostalgie et de mystère, les vestiges d’un passé tumultueux se mêlent aux espoirs fragiles d’un présent incertain. Le récit suit les pas de Gabriel, un jeune homme tiraillé entre la lourdeur d’un héritage ancestral et le désir ardent de se forger une identité nouvelle, et de Cécilia, dont la présence, à la fois énigmatique et résiliente, incarne la promesse d’un renouveau. Joris Giovannetti nous invite à plonger dans une fresque où la mémoire, le destin et les choix individuels se tissent en une tapisserie à la fois tragique et subtilement ouverte aux interprétations. Chaque page résonne comme une invitation à sonder les profondeurs de l’âme humaine, où le passé et le présent se confondent dans une quête éternelle de sens.

Regards et non-dits : les murmures d’un passé enfoui

Dès les premières pages, l’univers des Cristini se révèle à travers des confidences chuchotées et des regards chargés de non-dits. Plutôt que de présenter une malédiction déterministe, le roman évoque cette empreinte du passé comme une ombre toujours présente, à peine voilée, qui semble hanter la lignée familiale. Ainsi, lorsqu’une des deux citations liminaire fait référence aux Élégies de Duino de Rainer-Maria Rilke – « tout ange est d’angoisse » –, c’est autant un constat sur la fragilité humaine qu’un rappel de la douleur transmise de génération en génération. Toutefois, loin de se résigner à cet héritage, certains, comme Gabriel, s’efforcent de questionner et, peut-être, de transcender ce fardeau ancestral. Le texte laisse ainsi place à la nuance, invitant à percevoir la « malédiction » non comme une fatalité imposée, mais comme une réalité complexe, où se mêlent révolte et résignation.

L’exploration du village, petit théâtre d’un drame historique, est rendue avec une précision à la fois concrète et poétique. Joris Giovannetti dresse le portrait d’un lieu figé dans le temps, où chaque pierre et chaque ruelle évoquent les échos lointains d’un 1914 bouleversé par la violence et le chagrin. L’atmosphère, empreinte de silence et de mélancolie, se fait le reflet d’un passé dont les stigmates perdurent, sans pour autant imposer une fatalité écrasante aux habitants. Les événements relatés, bien que marqués par la rigueur d’une époque tourmentée, ouvrent sur une méditation subtile sur la manière dont le souvenir se transmet et se transforme, offrant ainsi au lecteur une vision du temps où l’histoire se conjugue à la fois comme témoignage et comme question ouverte sur l’avenir.
La rencontre entre Gabriel et Cécilia constitue l’un des moments clés du roman, mais elle se distingue par sa richesse d’ambiguïté plutôt que par une simple prédiction funeste. Ce moment suspendu, chargé de regards et de silences, ne se réduit pas à un présage d’une nuit inéluctable, mais révèle la complexité des rapports humains. Gabriel, tiraillé entre le poids de son héritage familial et le désir de se forger une identité propre, se trouve face à Cécilia, dont la vulnérabilité et la force intérieure témoignent d’un traumatisme profond qu’elle cherche à surmonter. Leur échange, ponctué d’une tension douce-amère, reflète une relation à la fois fascinante et troublée, où la rencontre ne scelle pas un destin prédéterminé, mais ouvre plutôt la porte à des interrogations sur l’amour, la peur et la rédemption.

Quand l’héritage rencontre la révolte

Si le roman explore avec acuité la transmission intergénérationnelle de la douleur, il convient de nuancer l’idée d’une malédiction inéluctable. La souffrance des Cristini, si présente dans les récits murmurés et les silences lourds de sens, n’est pas toujours acceptée sans résistance. Gabriel, par exemple, tente activement de se défaire de cette emprise en cherchant à se définir par ses propres choix, illustrant ainsi le conflit entre un héritage pesant et la possibilité d’un renouveau personnel. Cette lutte intérieure, aussi douloureuse soit-elle, offre au texte une dimension résiliente qui rappelle que, malgré la persistance des traces du passé, chaque individu dispose d’une marge de liberté pour reconfigurer son destin.
Le récit de Joris Giovannetti s’enrichit de références mythologiques et philosophiques – avec des échos de Nietzsche notamment – qui soulignent la dimension tragique et quasi mythique du destin. Cependant, à défaut de se contenter d’une réécriture purement fatale, l’œuvre questionne également l’influence des choix individuels. Le destin y apparaît comme un réseau complexe, où le mythe se conjugue avec la réalité concrète des vies humaines. Ce jeu subtil entre fatalité apparente et possibilités de révolte personnelle permet d’envisager le destin non pas comme un chemin tout tracé, mais comme une toile d’interrogations dans laquelle chaque décision participe à une réécriture constante de l’avenir.

La force de Ceux que la nuit choisit réside sans doute dans son écriture, qui marie avec finesse un lyrisme riche et une introspection savante à une construction narrative labyrinthique. L’auteur use de phrases longues et enchevêtrées, d’accumulations d’images et de métaphores subtiles pour immerger le lecteur dans une atmosphère à la fois concrète et onirique. Plutôt que de sombrer dans des clichés grandiloquents, la prose du romancier se veut le reflet d’un questionnement intime et sincère sur la condition humaine. Les descriptions, qu’elles évoquent la rigueur d’un village marqué par la guerre ou la douceur mélancolique d’un regard échangé, invitent à une lecture active et méditative, où chaque image participe à la reconstruction d’un destin partagé sans tomber dans la redite.

Quand le passé façonne l’être

Au-delà de l’histoire spécifique des Cristini, le roman se fait le miroir d’une expérience universelle. La transmission des douleurs, les secrets enfouis et le poids du rejet social sont autant de thèmes qui résonnent avec l’expérience de tout individu confronté aux blessures de l’histoire. L’héritage familial, évoqué ici non pas comme une fatalité absolue mais comme une réalité à laquelle chacun doit faire face, invite le lecteur à méditer sur la manière dont les tragédies personnelles et collectives se tissent en filigrane de notre existence. Le récit ouvre ainsi une réflexion sur l’universalité de la souffrance, tout en laissant à chacun la liberté d’y apporter une interprétation personnelle.
Joris Giovannetti questionne avec finesse la frontière mouvante entre histoire et fiction, entre destin imposé et choix individuels. La reconstitution des événements – qu’ils soient réels ou teintés de mythologie – se fait l’écho d’un destin individuel qui se forge à travers l’expérience du temps. Plutôt que de proposer une lecture manichéenne, le roman expose les multiples facettes de la condition humaine, où le passé, le présent et l’imaginaire se rencontrent pour former un tout en perpétuelle évolution. Cette collision entre l’histoire et la fiction rappelle que chaque vie est à la fois le produit de forces ancestrales et d’un libre arbitre qui ne demande qu’à se manifester.

L’une des qualités indéniables de ce texte réside dans sa capacité à laisser une empreinte durable. Les images obsédantes, les silences significatifs et les voix intérieures, ne se dissipent pas avec la fermeture du livre ; elles s’insinuent dans l’esprit du lecteur et alimentent une réflexion sur la mémoire, le destin et la fragilité de l’être. C’est une lecture qui, par sa richesse émotionnelle et sa profondeur philosophique, continue de résonner longtemps après la dernière page, incitant chacun à se confronter à ses propres ombres et à repenser la manière dont le passé informe le présent.

Entre ombre et lumière, le destin se redéfinit

En revisitant les contours de l’univers des Cristini, Ceux que la nuit choisit se présente non comme le simple récit d’une malédiction implacable, mais comme une méditation sur la complexité de l’héritage et la force du libre arbitre. Joris Giovannetti, par son écriture à la fois lyrique et introspective, parvient à restituer les tensions entre la douleur transmise et la capacité à s’en affranchir. Gabriel, qui lutte contre l’ombre de son passé, et Cécilia, dont le traumatisme nourrit à la fois une vulnérabilité et une force intérieure, illustrent avec subtilité la dualité d’un destin qui n’est jamais entièrement écrit d’avance.

Ceux que la nuit choisit résonne comme un appel à l’introspection, un écho qui, en dépit de la lourdeur du passé, ouvre la voie à une réinterprétation personnelle du destin. La richesse de la prose – entre le murmure des souvenirs et l’éclat fugace des espoirs – confère à ce magnifique premier roman une dimension qui dépasse la simple narration pour toucher à l’essence même de l’expérience humaine. Joris Giovannetti nous offre ainsi une lecture qui, tout en respectant les zones d’ombre du passé, laisse entrevoir la possibilité d’un renouveau, d’une lumière naissante au cœur des ténèbres.

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