Agathe Charnet, Peut-être le hasard, Les Corps Conducteurs, 04/02/2026, 240 p, 21,50€
Une vache morte dans un pré de Corrèze, pattes raidies sous la pluie de mai. Agathe Charnet pose cette image en ouverture et depuis cette trouée dans le paysage familier, déplie quatre générations d’une famille hantée par les morts trop tôt et les mots avalés. Peut-être le hasard est un récit adressé à une mère mourante, tissé de cinéma et de fantômes, qui tient tête sans frémir à la maladie, à l’impuissance médicale et à la question brûlante de la fin de vie choisie.
Les fantômes en héritage
Marie-Pierre, enseignante de philosophie à Toulouse, rêvait d’écrire dans les Cahiers du cinéma. Pas réaliser, pas produire : regarder, analyser, penser le regard des autres. Cette aspiration confisquée dit tout, d’emblée, sur sa condition. Dans la galaxie des « Génies » qu’elle vénère avec une fidélité quasi religieuse, la place des femmes est assignée d’avance, avant même toute prise de parole. Femmes ou Servantes, dit le livre ; c’est souvent la même chose.
Mais Peut-être le hasard est aussi un livre de fantômes. L’arrière-grand-père Pierre-Fernand, électricien résistant de Tulle, dénoncé, déporté à Buchenwald pour avoir trop parlé. Emmanuel, le frère mort noyé à dix-sept ans, dont le prénom reste interdit dans la Maison de Famille. Une lignée de silences imposés, de paroles punies, de présences effacées, dont l’aphasie de Marie-Pierre finira par constituer l’avatar le plus cruel. Ce n’est pas un hasard si la maladie qui lui vole la langue s’inscrit au terme d’une généalogie entière gouvernée par l’interdit de dire.
Formellement, le livre se pense comme un film : Pré-Générique, Splitscreen, Flash-Back, Nuit Américaine, Générique. Les scènes de classe, où Marie-Pierre projette chaque année Au hasard Balthazar à ses élèves de terminale, s’intercalent dans le récit comme des contrechamps. La décision formelle la plus forte tient pourtant à un choix d’adresse : tout le livre parle à la mère en « tu », même quand la maladie l’a déjà éloignée. Acte de résistance contre l’effacement plutôt que geste sentimental.
L'impuissance apprivoisée
En 2018, un jeune médecin aux mains tremblantes pose le diagnostic : aphasie primaire progressive, dégénérescence rare qui ronge les fonctions du langage. L’ironie est sans appel. La femme qui a passé sa vie entière à transmettre des mots, à veiller sur leur précision, à en faire des ponts entre les êtres, perd précisément cela en premier. Agathe Charnet nomme cette destruction avec une netteté qui ferme toute porte à la consolation facile.
Le livre va bien au-delà du récit de la douleur. L’auteure affronte frontalement la question de l’euthanasie, cherche des contacts, demande à la psychologue de l’association Alzheimer si des gens viennent lui réclamer ce genre d’aide. L’épisode est à la fois brutal et drôle, rendu avec ce mélange de détermination et d’absurde qui caractérise l’ensemble du livre. La loi est inutile, alors on improvise. Les mots de la mère disparaissent ; la fille apprend à la place leurs acronymes médicaux et administratifs. Elle enrichit son vocabulaire à mesure que celui de Marie-Pierre s’appauvrit.
Le livre porte aussi la peur de l’hérédité, évoquée par le médecin lui-même dès l’annonce du diagnostic, avec une désinvolture qui laisse sans voix. Quelque chose de très personnel surgit à ce moment dans le texte : la narratrice comprend qu’elle est regardée comme une patiente potentielle, une continuatrice possible de la dégénérescence. Le deuil s’ouvre sur un vertige biologique.
La constellation des soignants
Ce qui sauve du désespoir dans Peut-être le hasard, c’est la pluralité des présences. La compagne de la narratrice, son frère musicien, Élisabeth et Léa, l’équipe de la colocation, les soignants anonymes : autour de Marie-Pierre se construit une constellation d’attention et de tendresse qui refuse la solitude du deuil. La dédicace le dit dès le seuil, adressée à toutes celles et ceux qui « œuvrent au quotidien, à leur corps défendant, à faire des heureux les faibles ». Cet hommage traversé de colère politique donne au livre une dimension collective que le seul récit intime n’aurait pu atteindre.
Le titre reste jusqu’au bout une question ouverte. Hasard ou destin, synchronicité ou mécanique des choses : le livre aligne les coïncidences, les dates qui se répondent, les noms qui se prolongent d’une génération à l’autre, sans en tirer de leçon. C’est sa façon d’être honnête. Agathe Charnet observe, documente, invente une forme pour tenir ensemble tout ce qui tient mal. Et ce faisant, elle compose quelque chose de rare : un livre sur la perte qui, paradoxalement, augmente le sentiment d’être en vie.