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Isaac Asimov retrace l’épopée historique des anciens Grecs

Isaac Asimov, Les Grecs, traduction Christophe Jaquet, Les Belles Lettres, 04/04/2025, 388 pages, 21€

Écrivain prolifique et vulgarisateur hors pair, Isaac Asimov n’a jamais caché sa fascination pour l’intelligence humaine sous toutes ses formes. Dans Les Grecs, il retrace la trajectoire d’un peuple dont la pensée continue d’irriguer notre modernité. Des épopées homériques à la chute de Constantinople, cette fresque limpide et passionnée explore les paradoxes d’une civilisation à la fois éclatante et déchirée. Issac Asimov y révèle comment les Grecs ont forgé les catégories mêmes de notre culture.

Aux origines de nos mondes : la Grèce selon Asimov

Plonger dans Les Grecs, c’est entendre un écho venu du fond des âges, celui d’un monde où tout semble s’inventer : la cité, la démocratie, la tragédie, la raison elle-même. Dans un paysage éditorial où l’érudition tend parfois à l’hermétisme, la republication de cette œuvre maîtresse d’Isaac Asimov, initialement parue en 1965, opère comme une salutaire remise en lumière. L’enjeu demeure d’une actualité vibrante : comprendre comment une civilisation, sur une péninsule aride et morcelée, a pu engendrer des formes politiques et intellectuelles qui irriguent encore notre présent. L’approche d’Issac Asimov, à la croisée de la science, de l’histoire et de la littérature, nous offre cette perspective ample, généreuse, essentielle.

La singularité de l’auteur réside dans sa posture d’arpenteur des savoirs. Connu pour ses cycles de science-fiction, il endosse ici le rôle de l’historien-penseur, un passeur qui met sa prodigieuse capacité de synthèse au service d’une vulgarisation exigeante. Il façonne l’histoire comme un conteur, exhumant avec une patience d’archéologue les strates de temps qui ont édifié la civilisation grecque. Il saisit l’épopée dans son long souffle, de l’ère mycénienne, nimbée des brumes du mythe, jusqu’au crépuscule hellénistique absorbé par Rome. Il montre que la Grèce se constitue d’abord comme un récit, une mémoire collective bâtie par les aèdes. Homère, par la puissance de l’Iliade, forge un Panthéon et une éthique héroïque communs ; Hésiode, avec ses Travaux et les Jours, ancre cette conscience dans le labeur de la terre et le cycle des saisons. De cette matrice narrative, émergent les premières bifurcations fondamentales. D’une part, Sparte, cité tellurique et militaire, figée dans la permanence d’un ordre martial rigide, dont le code spartiate “consistait à combattre férocement, à obéir aux ordres sans poser de question, à mourir plutôt que se rendre ou battre en retraite”. De l’autre, Athènes, puissance maritime, poreuse aux échanges, ouverte aux vents contraires de la politique et du commerce. Deux utopies fondatrices, deux destins antagonistes qui préfigurent une tension pérenne entre l’ordre et la liberté.

De l’Agora au Parthénon : l’Invention d’un monde

Le génie d’Asimov est de tisser le fil des événements de manière que les enjeux universels affleurent naturellement, sans didactisme appuyé. Sa narration devient alors le laboratoire où s’expérimentent les grandes idées qui ont façonné l’Occident.
D’abord, l’invention politique. Le récit de l’ascension athénienne, de Solon à Périclès, en passant par le réformateur Clisthène, se lit comme la chronique d’un pari inouï sur l’intelligence collective. Issac Asimov détaille la mise en place progressive des institutions – l’assemblée, les tribunaux populaires, l’ostracisme – qui arrachent le pouvoir aux oligarchies pour le confier au démos. Il restitue le bouillonnement intellectuel de l’Agora, ce lieu où la parole devient un instrument de délibération civique et la loi, une construction rationnelle.

Ensuite, la percée de la raison. La naissance de la science sur les côtes d’Ionie constitue un autre moment fondateur. L’auteur, avec son esprit de scientifique, se délecte à raconter ce basculement épistémologique. Avec des penseurs comme Thalès, la nature cesse d’être le théâtre des caprices divins pour devenir un cosmos intelligible, régi par des lois accessibles à l’observation et au calcul. Il fit, à cet égard, “deux hypothèses. Premièrement, il affirma qu’aucun dieu et aucun démon n’y étaient impliqués, et que l’univers était régi par des lois immuables. Deuxièmement, il affirma que l’esprit humain, par la réflexion et par l’observation, pouvait découvrir ce qu’étaient ces lois. Toute la science, depuis l’époque de Milet, repose sur ces deux hypothèses.” C’est la genèse d’un langage rationnel qui donnera naissance à la philosophie, aux mathématiques, à la médecine hippocratique, une émancipation spectaculaire de la pensée.

Enfin, la consécration esthétique. L’âge d’or athénien voit l’art devenir une affaire publique, l’expression la plus haute de l’idéal civique. Le Parthénon, sous la direction de Périclès et le génie de Phidias, est un manifeste de pierre célébrant la victoire de l’ordre sur le chaos, de la démocratie sur le despotisme. Le théâtre, avec Eschyle, Sophocle et Euripide, devient ce miroir tendu à la conscience collective, où les grands mythes sont interrogés pour sonder les apories de la condition humaine : la justice, le destin, la démesure (l’hubris). Issac Asimov, par une prose d’une limpidité qui est la marque des esprits supérieurs, parvient à articuler ces trois essors – politique, scientifique et artistique – comme les facettes d’un même élan vital, celui d’une civilisation qui place l’Homme au centre de ses préoccupations. Le style, toujours fluide, ponctué de traits d’humour subtils et d’une clarté pédagogique, guide le lecteur à travers les méandres de l’histoire sans jamais le perdre.

Raconter la Grèce, penser le présent : la leçon d’Isaac Asimov

Lire Issac Asimov aujourd’hui, c’est percevoir l’histoire grecque comme un sismographe de nos propres crises. La description de l’impérialisme athénien et de la ligue de Délos, qui glisse d’une alliance défensive à un instrument de domination, éclaire de manière saisissante les mécanismes contemporains de la puissance et de l’hégémonie. La guerre du Péloponnèse, ce conflit fratricide qui consume les énergies de la Grèce, devient l’archétype de ces guerres civiles où une civilisation se dévore elle-même. Issac Asimov nous régale à montrer comment Athènes, inventrice de la démocratie, a succombé à ses propres démons : la démagogie, la tentation tyrannique, l’incapacité à penser l’altérité autrement que par la soumission.

Au-delà des faits, c’est une méditation sur la fragilité des constructions humaines qui se déploie. Athènes incarne à la fois la grandeur et la faillite d’un modèle. Elle a prouvé que la liberté pouvait engendrer des prodiges, mais aussi qu’elle pouvait, lorsqu’elle est privée de sagesse, conduire à sa propre ruine. Ce paradoxe hante chaque page et confère à l’ouvrage sa profondeur philosophique. En nous contant l’épopée des Grecs, Issac Asimov nous interroge : quelle mémoire conservons-nous de ces idéaux fondateurs ? Quel usage faisons-nous de cet héritage complexe, fait de lumière et d’ombre ? Le livre se referme, mais la réflexion commence. Il nous lègue une compréhension intime de cette vérité fondamentale : notre modernité, avec ses promesses et ses périls, puise encore sa sève, pour le meilleur, dans les intuitions fulgurantes de ces hommes qui, il y a vingt-cinq siècles, osèrent inventer un monde à leur mesure. Et c’est peut-être cela, la véritable aventure que nous propose Issac Asimov : une exploration de nos propres racines, pour mieux envisager les chemins de notre avenir.

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Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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