0
100

La Chouette revient du passé pour sauver notre planète

Mabrouck Rachedi, La Chouette a sept jours pour sauver le monde, Actes Sud, 04/02/2026, 368 pages, 22€

Un commissaire de la Belle Époque dont les préjugés coloniaux voyagent avec lui, une physicienne du CERN idolâtrée mais dont personne ne sait ce qu’elle fait vraiment, une lieutenante franco-algérienne déguisée en Shéhérazade pour mener une enquête nucléaire : Mabrouck Rachedi bâtit un thriller temporel où les seuls capables de sauver l’humanité sont ceux qu’elle a relégués. Le compte à rebours pose une question que le roman refuse d’esquiver : à qui confie-t-on le monde quand les institutions s’effondrent ?

Le 31 mai 1905, ou l’archive idéologique d’un héros

Le roman s’ouvre sur une journée de parade. Le président Émile Loubet et le roi Alphonse XIII traversent Paris en landau, et le commissaire général Maxence Desjardin orchestre le dispositif de sécurité. On le surnomme “la Chouette” pour sa faculté à “éclairer les affaires les plus ténébreuses”. Mabrouck Rachedi restitue cette scène avec la distance amusée d’un mémorialiste, depuis le ballet de La Maladetta que l’infortuné Letranche, biographe de Desjardin, doit “se farcir seul”, jusqu’à l’attentat anarchiste qui éclate à minuit quarante rue de Rivoli. Le commissaire pointe du doigt le pilier d’où jailliront les bombes avant l’explosion, comme s’il “ordonnait le début d’un festival de pyrotechnie”, et ne se “départit pas de sa posture martiale”, couvert du sang du cheval éventré. Puis, au faîte de sa gloire, il disparaît. Sept jours de silence, et “Paris fut plongé dans les ténèbres”, écrit Letranche, formule dont le lecteur ne mesurera la portée littérale que bien plus tard.

Mais ce que ce prologue installe, sous le vernis héroïque, c’est une vision du monde. Desjardin est un homme du code de l’indigénat, de la hiérarchie raciale intériorisée comme évidence. Mabrouck Rachedi n’atténue rien. Propulsée dans le Paris contemporain, la Chouette croise Yasmine Rajabali et livre le mot cru : “La mouquère est habillée d’un pantalon, même les colonies ont été gangrénées par la folie du féminisme.” Confiné dans une salle capitonnée, il fulmine qu’“une fatma des colonies” prenne des libertés, et considère Jennifer Martinelli comme atteinte de “retard mental”. Ces réflexes constituent le socle idéologique du personnage ; le roman tire sa tension la plus profonde de ce que ce héros admiré transporte avec lui dans le XXIe siècle.

L’autre charge politique du volet 1905 touche à l’antisémitisme. L’enquête sur le vol des reliques de Notre-Dame conduit Desjardin dans les cagnards, où il découvre cent exemplaires d’un pamphlet, “Nous, les Juifs qui dominons le monde”, citant Dreyfus en exergue. Le “Protocole” qui en résulte ramifie armée, Église, extrême droite et aristocratie ; Édouard Drumont et La Libre Parole rôdent en arrière-plan. Or Desjardin flaire le piège : comment un complot mondial si discret a-t-il pu “laisser une telle orgie de preuves” ? Mabrouck Rachedi reconstitue la mécanique du faux complot, la fabrication de l’ennemi intérieur par ceux-là mêmes qui prétendent le démasquer, et cette archéologie de la manipulation résonne bien au-delà de 1905.

Trois outsiders contre l’effondrement

Le basculement vers l’époque contemporaine s’opère par un embouteillage à Pré-Bois, près de Genève. Jennifer Martinelli, physicienne au CERN, a immobilisé son Audi A3 en pleine chaussée pour griffonner des équations. “Newton a eu sa pomme, elle aura sa prune”, résume le narrateur. Le paradoxe de Jennifer tient en deux lignes : “on ne fait pas attendre Jennifer Martinelli”, elle dispose d’un accès illimité à l’accélérateur ; mais ce qu’elle y fait, la stabilisation d’antimatière pendant quinze minutes et l’ouverture d’un passage vers l’anti-univers, personne ne le sait. Génie adulé et pourtant clandestin. Mabrouck Rachedi enracine le voyage temporel dans un vocabulaire de physique des particules rigoureux, sans céder à l’approximation du mot-valise “quantique”.

La troisième voix appartient à Yasmine Rajabali, lieutenante placardisée, veuve, mère d’Omar, garçon autiste de neuf ans dont les “pensées sont peuplées de chiffres que personne ne comprend”. Quand le président de la République lui apprend qu’un terroriste a pris le contrôle de l’arsenal nucléaire, Yasmine se retrouve pieds nus dans une salle de crise, seule femme parmi neuf hommes. Et lorsqu’on lui confie la mission, c’est affublée d’un costume de Shéhérazade : “Toutes ces années à l’université française puis à la Police nationale pour jouer à l’Arabe telle qu’elle figure dans tous les clichés orientalistes”, note le texte, et la phrase claque d’autant plus qu’elle est dépourvue de commentaire. Là où un thriller conventionnel héroïserait d’emblée sa protagoniste, Mabrouck Rachedi l’humilie d’abord, la contraint de ravaler l’insulte (“mouquère des colonies”, lâche Desjardin) parce que le temps presse et que le monde ne vaut pas une querelle de dignité.

C’est la force politique du roman : les figures convoquées pour sauver l’humanité sont celles que la société a reléguées. Et la toile de fond du compte à rebours le confirme. Mabrouck Rachedi détaille ce que la menace fait au corps social : cadavres et véhicules calcinés dans les rues, pillages, assaut sur Matignon, gouvernement retranché dans le bunker de l’Élysée. Les fake news prolifèrent, attribuant au terroriste la nationalité qui arrange chacun ; les hashtags #JeSuisEspoir et #TousEnsemble côtoient #DelmasMenteur. Chaque règlement de comptes nocturne se justifie par le même alibi : “j’ai des preuves que c’est le terroriste.” L’effondrement ne vient pas de la bombe, mais de la panique qui s’autorise de la bombe ; et c’est dans cette béance que les marginaux trouvent la liberté d’agir.

Le temps comme miroir moral

Letranche, le biographe de Desjardin, tient deux carnets : l’un officiel, l’autre clandestin, né de la pression exercée par son supérieur (“J’espère que vous n’écrirez rien d’autre”). Ce dédoublement irrigue le roman ; c’est dans l’écart entre récit autorisé et récit secret que se loge la vérité. La partie centrale, “Compte à rebours”, égrène les jours selon un principe d’accélération, et Mabrouck Rachedi y glisse des scènes dont le comique tient à la précision du décalage : Desjardin au McDonald’s hélant “Garçon, la carte s’il vous plaît !” devant une salle médusée, ou reconnaissant dans une moto l’ancêtre du “deux-roues doté d’un moteur à pétrole à cinq cylindres en étoile” de Félix Millet. Mais ce décalage temporel travaille une question plus retorse : que reste-t-il d’un homme quand on lui retire son époque, ses certitudes, la grammaire sociale qui légitimait sa violence symbolique ?

Le dénouement accomplit une boucle dont on ne dira rien, sinon qu’elle contraint chaque personnage à revisiter ce qui le fonde. L’intuition légendaire de la Chouette, celle qui fascinait Paris en 1905, se révèle d’une nature radicalement inattendue. Mabrouck Rachedi signe un roman qui emprunte le thriller et l’uchronie pour creuser ce qui relie filiation, mémoire et angles morts de l’héroïsme : on ne sauve le monde qu’en acceptant de regarder ce que l’on a soi-même contribué à détruire.

Vous avez aimé cet article ?

Média indépendant et sans publicité, Mare Nostrum propose un accès libre à tous ses contenus. Seul son lectorat lui permet d’exister.
Une information exigeante a un coût : soutenez nous
(dons déductibles).

Pour contacter la rédaction – contact@marenostrum.pm

Et si, au cœur des années 1930, un écrivain majeur décidait de fuir le vacarme du monde pour se lancer à la poursuite d’un mythe millénaire, entre sable, silence et légende ?

Dans André Malraux et la Reine de Saba, Jean-Claude Perrier exhume une expédition oubliée : celle menée par Malraux en 1934 au Yémen, sur les traces d’une reine à la frontière du réel et du fabuleux. Ce récit, d’une grande finesse littéraire, mêle aventure, érudition et méditation sur le pouvoir des civilisations disparues. Plus qu’un simple voyage, c’est un cheminement intérieur que l’auteur retrace, révélant un Malraux habité, visionnaire, oscillant entre engagement et vertige métaphysique.

Un livre rare, à la fois dense et lumineux, où l’épopée se fait reflet d’une époque troublée et miroir d’une quête universelle.

À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE - À LA UNE
Soutenez notre cause - Soutenez notre cause - Soutenez notre cause

Pour que vive la critique littéraire indépendante.

Nos articles vous inspirent ou vous éclairent ? C’est notre mission quotidienne. Mare Nostrum est un média associatif qui a fait un choix radical : un accès entièrement libre, sans paywall, et sans aucune publicité. Nous préservons un espace où la culture reste accessible à tous.

Cette liberté a un coût. Nous ne dépendons ni de revenus publicitaires ni de grands mécènes :
nous ne dépendons que de vous.

Pour continuer à vous offrir des analyses de qualité, votre soutien est crucial. Il n’y a pas de petit don : même une contribution modeste – l’équivalent d’un livre de poche – est l’assurance de notre avenir.

autres critiques
Days :
Hours :
Minutes :
Seconds