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La Kabylie en lutte dans “La Femme aux yeux indigo”

Maurice Kervénoaël, La femme aux yeux indigo, L’Archipel, 02/01/2025, 339 pages, 22€

Que se cache-t-il derrière la couverture suggestive de beaux yeux bleus émergeant d’un niqab ?
Poser la question, c’est résumer en quelque sorte le corpus d’un ouvrage qui mêle autant un volet amoureux qu’un regard historique sur fond de vécu autobiographique.
Que ce soit à travers la personnalité d’un grand-père engagé dans le débarquement en Algérie au sein d’une escadrille de sous-marins lors de la Seconde Guerre mondiale, ou celle de l’auteur ayant participé au conflit franco-algérien en qualité de jeune sous-lieutenant relaté dans Les braises du souvenir, il est manifeste que cette fiction est largement inspirée du réel.
Mais s’il oscille ainsi entre vécu et imaginaire, le récit de La femme aux yeux indigo ne manque pas d’attrait. À commencer par l’approche socioculturelle abordée dès la première ligne du prologue. « Ce mariage avait fait scandale… »
Propos tenus par le protagoniste, Antoine, jeune cadre alsacien, qui avait du mal à comprendre la mise au ban familial de son cousin François pour avoir convolé en justes noces avec la belle Soraya.
Fut-il lui-même issu d’un courant protestant aristocratique, Antoine s’interrogera longuement sur le degré de rejet et d’hostilité qu’une telle union avait pu provoquer.
Son propre père s’étant avéré plus radical encore à cet égard, c’est auprès de son grand-père, admiratif de la tradition culturelle et poétique berbère, que ce dernier préférera se rapprocher.

À l’écoute du grand-père

Une relation des plus opportunes, puisque envoyé, précisément, en Algérie par le groupe de consultants qui l’employaient, c’est auprès de son grand-père, Philippe, que le rejeton des Waldbrunner puisera conseil, en tirant parti de son vécu.

Ignorant tout de la culture et de l’art islamique, je m’étais rapidement imprégné de la splendeur de cette civilisation. Plus tard, je pus étudier l’Islam, ses penseurs ses artistes, ses mathématiciens. Et une fois revenu en Métropole, retrouvant une France sortant de la guerre, triste, pauvre autant que sombre, j’ai regretté ce pays écrasé de soleil, son exotisme son Islam…

C’est fort de cet encouragement, que le petit-fils abordera son nouvel univers, dans un environnement maghrébin qui s’était toutefois grandement modifié.
En ce début d’année 2019, où le président Bouteflika au pouvoir depuis vingt ans candidatait à un cinquième mandat dans un état de santé déliquescent, la situation était en effet des plus tendues.
Un pan d’histoire récente largement évoqué par l’auteur auquel la rencontre amoureuse avec la belle Houria viendra concomitamment embellir le récit.
D’emblée, fasciné par le charme de sa collègue aux yeux bleu indigo, c’est sous un autre regard qu’Antoine affrontera désormais l’actualité. Un regain de tension accentué par le mécontentement de la jeunesse notamment, dû au chômage comme à l’absence de justice, et par sa difficulté à appréhender la situation féminine dont Houria lui soulignera la complexité.

L’Algérie, personnage à part entière

Comme bien d’autres femmes, je navigue à vue entre ma religion à laquelle je suis attachée et veux être fidèle et mon envie d’être une femme inscrite dans son temps. Un jeune imam m’accompagne dans ma démarche. Il pense que l’islam violent, rigoriste et misogyne doit céder la place à une religion plus sereine et spirituelle. Il approuve que je veuille être une femme à l’aise dans son environnement professionnel, tout en étant une bonne musulmane.

S’il déroule ainsi la trame d’une idylle traversée par les remises en question spirituelles, le récit dépeint par ailleurs, tout aussi judicieusement le contexte environnemental.
Un contexte dans lequel l’Algérie devient par instants un personnage à part entière depuis l’épisode de la décolonisation et la terrible guerre civile, jusqu’au Hirak, période de manifestations pacifiques hebdomadaires de la jeunesse devant lesquelles le pouvoir finira par céder sans renoncer cependant à la répression.
En lien avec la région natale d’Houria, l’auteur n’obérera pas le sort de la Kabylie qui se rebella pour obtenir un certain degré d’autonomie, la reconnaissance de sa langue (le tamazight) et de son drapeau et dont les activistes seront pourchassés et emprisonnés.
Un bel ouvrage à tiroirs donc, mêlant adroitement passé et présent dans une intrigue familiale et passionnelle, qui, à travers le sort des harkis, la destinée des pieds noirs et les divers mouvements révolutionnaires algériens, a valeur d’un beau cours romancé sur l’histoire d’une prégnante actualité.

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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