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La maison – Robert Colonna d’Istria

Robert Colonna d’Istria, La maison, Actes Sud, 04/01/2023, 1 vol. (145 p.), 19€.

Robert Colonna d’Istria porte le poids d’un nom empreint d’histoire, notamment celle de la Corse. Il nous l’a fait savoir dans Une famille corse, 1200 ans de solitude, paru chez Plon en 2018.
S’il a eu de nombreuses fonctions qui lui ont fait découvrir bien des facettes de notre société, il est avant tout un écrivain. Nous lui devons des essais, des poèmes, des récits, et en ce début d’année 2023, un roman, La Maison, paru en janvier, aux éditions Actes Sud.
La première de couverture, délicate, raffinée, est, à elle seule, un plaisir offert au lecteur : une gracile silhouette féminine appuyée à un muret, soulignée par le trait épais si caractéristique des dessins de Jean-Claude Götting ; en arrière-plan, un ciel limpide, une mer sereine et une sombre falaise aux reliefs aigus… L’ensemble a du charme et du mystère.
Le personnage principal de La Maison est J, et nous ne lui connaîtrons aucune autre identité. Sans doute serait-elle Jane dans un roman de Somerset Maughan ou de Doris Lessing, ou “Je” dans une narration à la première personne ? Mais le texte est écrit par un narrateur externe et cet anonymat volontaire donne très vite au récit la tonalité d’un conte philosophique.
Dès les premières pages de ce qui pourrait être une longue nouvelle, nous apprenons qu’une obsession va, un jour, donner une nouvelle inflexion à l’histoire de J :

La vie avait été bienveillante avec elle. Son existence n’avait jamais rien eu d’exceptionnel mais avait été paisible. Puis un jour, l’idée de l’île avait envahi son esprit. Fi de la bonne situation professionnelle, fi de son installation confortable en ville, fi de son fils unique, qui réussissait brillamment, fi de son compagnon, solide, aimant, fiable, avec qui elle coulait des jours rassurants. Fi de tout ce qui lui procurait calme et tranquillité, sécurité, paix. Elle s’était mise à désirer une maison sur l’île.

Et plus précisément sur l’île des verts paradis de son enfance heureuse, celui-là même qu’évoque Baudelaire, et que J a connu dans la demeure familiale, passée aux mains de son frère. Avec ce projet, tenace et concret, se dessine une totale remise en cause de ce qui faisait son quotidien. Mais, comme le raconte si bien Jean-Paul Dubois dans son hilarant Vous plaisantez, Monsieur Tanner, la construction ou la rénovation d’une maison sont des aventures complexes. Et le passage du désir à l’accomplissement peut durer longtemps.
Sinon, qu’à travers les multiples aléas auxquels se heurte J dans l’édification de ce qui doit être la réalisation de ce rêve impérieux, elle voit s’accomplir un autre de ses desseins. Peu à peu, elle va se fondre parmi les insulaires, conquérir une place de membre de cette communauté, qu’enfant elle avait observée, témoin extérieur, toléré mais non intégré.
Devenir l’une des leurs allait lui permettre, peu à peu, à présent de revendiquer un territoire et des racines. Et sa maison, construite sur une falaise comme l’omniprésence de la mer, fait naître en elle un sentiment rassurant, celui d’un enveloppement aussi réconfortant que les bras maternels.
C’est pourtant par l’eau que viendra le désastre… D’abord anéantie par la perte de son habitation, J se consacrera à en transformer le terrain : 

J conçut son jardin pour être beau en toutes saisons et entretenu avec des méthodes simples, sans produits chimiques. L’harmonie fut son souci principal.

Mais l’érosion de la falaise allait en décider autrement. Et mettre à mal son volontarisme écologique.
Le style de Robert Colonna d’Istria est clair, lumineux, comme l’était la maison fantasmée, la phrase fluide, simple, élégante.
On pourrait voir dans les mésaventures de J, toute consacrée à l’accomplissement de ses projets, une forme de leçon de sagesse. La longue métaphore que constitue le texte tend à démontrer la vacuité de la recherche du bonheur terrestre. Et la maison n’est que prétexte à la démonstration. Ce peut être toute forme de biens matériels, une situation, un être de chair, « l’inaccessible étoile » que chantait Jacques Brel…
Mais les nombreux indices accumulés font aussi du texte une fable écologique. Dans ce lieu, jamais nommé, nous pouvons, certes, reconnaître la Corse, comme le suggèrent les origines de l’auteur. Mais ce pourrait être n’importe quelle île de la Méditerranée. Et il suffirait de modifier les éléments descriptifs, pour transposer l’histoire dans toute autre île du monde.
Les menaces resteraient les mêmes : constructions hasardeuses au sein de lieux inappropriés, éléments tourmentés, érosion des sols ou fonte des glaciers, sécheresses inextinguibles ou inondations ravageuses…
Le petit morceau d’Éden terrestre que symbolise l’île est menacé dans son intégrité par les désordres nés du réchauffement climatique et de la main des hommes.
Les rêves de J en deviennent prémonitoires, ils inscrivent la grande angoisse du cataclysme final dans l’histoire de l’humanité. Mais, pour les générations à venir, peut-être, reste-t-il à la nôtre, un peu de temps pour l’endiguer ?

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