Couverture du livre La part algérienne de la France de Karim Amellal, éditions de l'Aube
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La part algérienne de la France, enquête sur un refoulement

Karim Amellal, La part algérienne de la France. Contribution au récit national, éditions de l’Aube, 21/08/2026, 20 €.

Écrivain franco-algérien, enseignant à Sciences Po, corédacteur en 2018 du rapport gouvernemental sur la haine en ligne, Karim Amellal a été nommé ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée par décret du 29 juillet 2020. Il prend aujourd’hui sept idées reçues sur l’Algérie, les met en titre de ses sept chapitres, les défait une à une, puis retourne le miroir dans un épilogue. Huit à neuf millions de personnes vivant en France ont un lien avec l’Algérie. Le chiffre suffit à déplacer la question.

Les deux bouts de la chronologie

Karim Amellal ouvre sur deux noms que rien ne prédisposait à voisiner ici. Jordan Bardella descend, par sa grand-mère paternelle Réjane Mada, d’un immigré kabyle venu travailler en France dès les années 1930. Éric Zemmour est né de deux parents nés en Algérie, dans des familles juives séfarades de Sétif et de Constantine, françaises par le décret Crémieux de 1870. Aucune estocade, une évidence généalogique que l’auteur laisse produire seule son effet. L’ouverture a la sécheresse d’un théorème.

Derrière l’anecdote court une histoire déployée avec méthode. Le sénatus-consulte de 1865 fait de l’indigène musulman un Français régi par la loi musulmane, le Code de l’indigénat de 1881 verrouille ce statut, et la République installe en Algérie un renversement de ses propres normes où Karim Amellal voit “le vice ontologique majeur de la colonisation”. Vient le déplacement décisif, par lequel le ressentiment né de 1962 se reporte sur le travailleur algérien, devenu, écrit l’auteur, l’“intrus d’une nation rapetissée”. Sur le Front national, la démonstration se garde du raccourci disponible. La structure fondatrice vient d’Ordre nouveau, Pierre Bousquet et Jean-Marie Le Pen fondent le parti le 5 octobre 1972, et les réseaux de l’Algérie française s’y agrègent ensuite, Roger Holeindre parmi les cofondateurs, Pierre Sergent adhérant en 1985 avant de devenir député des Pyrénées-Orientales. La nuance coûte un effet facile, elle vaut mieux que lui.

Le chapitre le plus inattendu remonte avant 1830. Alger fournit du blé à la Provence du XIIe au XIXe siècle, et François Ier trouve chez Barberousse, corsaire devenu grand amiral ottoman, un allié contre Charles Quint. La rupture de 1827 procède moins du coup d’éventail que du contentieux Bacri-Busnach, dette impayée par le Trésor français à des négociants d’Alger. La fiction d’un territoire sans histoire servait à justifier la conquête, et Karim Amellal la démonte en la datant.

L'archipel contre le bloc

Deux chapitres montrent une relation qui se tisse par le bas, un troisième mesure ce qu’elle a produit. La meilleure page est un café du boulevard de Ménilmontant, un samedi de juin. On y fête les soixante-quinze ans de Mouloud, ancien de Billancourt devenu patron de café, et l’auteur y croise en une heure Philippe, pied-noir de Bougie, Tony, un Kabyle qui tient le bar sous ce prénom d’emprunt, une jeune femme des quartiers populaires née selon toute vraisemblance en France, une vedette déchue de Saint-Germain-des-Prés qui aurait croisé Kateb Yacine au Tam-Tam. Des trajectoires alignées sans commentaire défont le bloc que décrivent les plateaux.

L’enquête historique élargit le cadre. Quatre cent cinquante mille rapatriés débarquent à Marseille entre mai et septembre 1962, dont quatre-vingt-dix mille seulement pris en charge, chiffre emprunté à Jean-Jacques Jordi. Nés dès les années 1920 autour des usines de la Seine, les cafés kabyles se multiplient après Évian, quand la licence IV devient accessible et que les migrants rachètent les fonds des bougnats auvergnats. La Marche pour l’égalité de 1983, accueillie par cent mille personnes à Paris le 3 décembre, fait entrer les enfants de l’immigration dans le récit civique par la porte de la citoyenneté.

Vient le chapitre le plus risqué, où Karim Amellal ne biaise pas. Les tirailleurs algériens naissent par ordonnance royale en 1841, cent soixante-treize mille Algériens sont mobilisés entre 1914 et 1918, quatre des neuf chefs historiques du FLN avaient combattu sous l’uniforme français. Puis les harkis, la double peine, les camps de transit. Puis les réussites, et surtout les invisibles, quarante-cinq à cinquante pour cent des descendants d’immigrés algériens de vingt-cinq à quarante-quatre ans diplômés du supérieur. La délinquance vient de front, la surreprésentation carcérale rapportée à ses déterminants sociaux. La formule qui le referme porte l’essentiel de la thèse, “ce n’est pas l’intégration qui échoue, c’est le récit national de l’intégration qui n’a pas été mis à jour”.

La mémoire d'État et l'illusion de la fermeté

Témoin direct, Karim Amellal raconte le chantier mémoriel ouvert par la lettre de mission à Benjamin Stora en juillet 2020, le rapport du 20 janvier 2021 et ses vingt-deux recommandations, la reconnaissance en 2018 que Maurice Audin fut “torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires”, celle de l’assassinat d’Ali Boumendjel en mars 2021, la loi de février 2022 sur les harkis. Puis l’enrayement, quand le président infléchit sa ligne à partir de 2022, que les conseillers venus de la gauche quittent l’Élysée et que les sécuritaires occupent le terrain laissé vide. Le livre rejoint ici Paul Max Morin et Sébastien Ledoux, qui reprochent à Emmanuel Macron d’avoir pansé les plaies du présent en oubliant la violence coloniale.

Sur la doctrine du rapport de force, l’auteur est net. Bruno Retailleau déclare en juillet 2025 vouloir changer de ton, quitte ses fonctions trois mois plus tard sans avoir obtenu la libération de Boualem Sansal, qui passera par Berlin, tiers sans passif colonial. L’aide française à l’Algérie s’élevait en 2023 à cent trente-six millions d’euros, dont cent vingt-huit de bourses d’études, ce qui ruine l’idée d’un levier de contrainte. Le diagnostic est documenté, quand les proclamations de fermeté auxquelles il répond tiennent de l’incantation. Karim Amellal défend d’ailleurs Sansal détenu tout en contestant Sansal auteur, lui reprochant, comme à Kamel Daoud, de réinjecter le contexte algérien dans le débat français et de s’ériger en prophète d’une islamisation à venir. La page sera la plus discutée du volume.

De là procède la proposition terminale, des excuses officielles adressées au peuple algérien, dont Karim Amellal prend soin d’évacuer le lexique religieux. La repentance appartient au Nouveau Testament, à la metanoia, à saint Augustin et à Thomas d’Aquin, elle engage une âme quand des excuses engagent un État, comme celles de l’Allemagne à la Namibie en 2021. L’argument bute pourtant sur un obstacle que le livre a dressé cent pages plus tôt, en montrant qu’à Alger les tensions extérieures servent d’instrument de politique intérieure et resserrent les rangs autour du pouvoir. Un système qui a besoin d’un grief s’en fabrique un autre, et l’accueil du rapport Stora à Alger, “officiellement, c’est comme si ce rapport n’existait pas” selon Abdelmadjid Chikhi, laisse présager le sort d’un geste plus solennel. L’épilogue échappe à l’objection en nommant la part française de l’Algérie, cette langue qu’une arabisation volontariste n’a pas effacée, ce “butin de guerre” selon la formule attribuée à Kateb Yacine. Deux fois ambassadeur à Alger, Xavier Driencourt prête depuis son retour ses états de service à la doctrine du rapport de force, dont il a fait le bréviaire d’une droite pressée. Karim Amellal lui oppose un inventaire, et l’inventaire l’emporte, parce qu’une diatribe se conteste quand un décompte se vérifie.

Rendre à la France une part d’elle-même qu’elle croyait étrangère, sans flatter personne et sans rien céder sur les faits, aura été le travail de ce livre. On sort de ces pages avec un pays de plus et une querelle de moins.

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