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Oserai-je vous avouer ma naïveté ou, pour le plus flatteur, la cécité qui me cache tout ce qui est hors de la littérature ? L’habit ne fait pas le moine, et en découvrant ce titre, La poésie du futur, dans l’excellent catalogue Zulma, je m’attendais à un tout autre livre, un renouveau de la poésie futuriste peut-être. Le sous-titre, Manifeste pour un mouvement de libération mondial n’a pas suffi à m’éclairer : après tout, les mouvements littéraires et artistiques ont souvent eu pour ambition de changer le monde. Le livre de Srećko Horvat est un essai politique révolutionnaire.
Srećko Horvat est un philosophe et militant croate, proche de l’ancien ministre grec Yanis Varoufakis ou de Julian Assange, et membre actif du Mouvement pour la démocratie en Europe, DiEM25. Dans une suite de chapitres très intelligemment construits, il dresse un constat terrible des apories du monde capitaliste et numérique, qu’il n’hésite pas à qualifier de fascistes. Durant la seconde moitié du XXe siècle, la polarisation du monde en deux idéologies renvoyées dos à dos enfermait la discussion dans une opposition stérile et un semblant de choix manichéen. La chute du bloc soviétique a consacré l’hégémonie radicale du capitalisme, supprimant ainsi toute illusion de choix. Dans la préface de l’édition française, Horvat n’hésite pas à affirmer que “notre ennemi, c’est le capitalisme mondial fondé sur l’expansion, l’extraction et l’exploitation. La Covid-19 est le virus, le capitalisme est la pandémie”. Il précise encore que “si au XXe siècle, il y avait encore un “socialisme réellement existant”, au XXIe siècle, il y a de toute évidence un “capitalisme réellement existant” que l’on pourrait tout aussi bien appeler “dystopie réellement existante””.
Il donne une structure extrêmement construite et érudite au sentiment d’indignité permanent sacré par le succès du livre de Stéphane Hessel, “Indignez-vous !” (Indigène éditions, 2011) auquel il fait souvent référence. Srećko Horvat est un penseur de gauche important dans la mesure où il justifie, il argumente, il explique, trouve des structures idéologiques rationnelles, en dépit de l’indignation permanente dans laquelle nous baignons, soutenue par le livre de Hessel, par les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu.
L’essayiste multiplie les références littéraires (Margaret Atwood, Philip K. Dick, George Orwell…). cinématographiques (Werner Herzog, Jean-Luc Godard…) Philosophiques (Karl Marx, Walter Benjamin, Michel Foucault, Noam Chomsky…), et n’hésite pas à s’appuyer sur la culture populaire (X-Files, Mamma Mia, The Leftovers…) Si le biais idéologique est évident, l’intérêt de ce livre, en cela génial, réside dans la lecture “benjaminienne” de l’histoire. Or, les menaces de toutes parts que nous imaginons dans l’avenir (les crises consécutives au réchauffement climatique, les menaces terroristes, la dictature numérique, les orientations fascistes des sociétés occidentales) font déjà parti de notre quotidien. “Et si le futur était déjà là ?” nous demande-t-il ? Dans cette conception de l’histoire en train de s’accomplir, “le passé (ce qu’il fut réellement) n’est pas accompli tant que nous pouvons encore réaliser son potentiel (ce qu’il pourrait réellement être) à l’avenir”. Alors, il reste la lutte, le renversement, aujourd’hui et maintenant, partout et par tous les moyens.
Évidemment, dans le détail, il y aurait toujours à discuter, mais c’est du débat, de la discussion, de l’argumentation, et non de la seule indignation, que peut naître une philosophie féconde. Par exemple, lorsque l’auteur analyse l’échec du “Forum Social Mondial”, il souligne que “leur capacité de défier le système est paralysée par le fétichisme de l’horizontalité”. Dans le même temps, il accuse les sociétés occidentales de dérives fascisantes, à coups d’état d’urgence permanent et de lois d’exception qui amendent tant les constitutions qu’elles sont censées défendre, que celles-ci deviennent l’exception. Toute la difficulté des démocraties représentatives réside en cela : trouver le point d’équilibre, le juste milieu, entre l’horizontalité libertaire et la verticalité toujours un peu liberticide. Mais Horvat a raison de citer le philosophe italien Giorgio Agamben, qui décrit dans “État d’exception” (Seuil, 2003) la manière dont la république de Weimar a pu favoriser l’avènement du nazisme. Une ““démocratie protégée”, dit-il, n’est pas une démocratie du tout : le paradigme d’une dictature constitutionnelle fonctionne en réalité comme “une phase de transition qui conduit fatalement à l’instauration d’un régime totalitaire””.

Cet essai n’est certainement pas un manifeste poétique, mais il y a de la poésie dans cette injonction à saisir aujourd’hui les sons, les bruits, la poésie de l’avenir… pour en faire advenir un autre. À ce titre, “La poésie du futur. Manifeste pour un mouvement de libération mondial” de Srećko Horvat est une contribution passionnante pour toute une idéologie de gauche qui pense et s’affirme encore trop avec des outils empruntés à des époques révolues. “Agir maintenant, c’est créer les conditions de notre propre futur, et non suivre le scénario déjà écrit par le passé : c’est créer une faille dans le présent, c’est perturber la temporalité capitaliste imposée, le rythme du pouvoir.”

Marc DECOUDUN
contact@marenostrum.pm

Horvat, Srecko, “La poésie du futur : manifeste pour un mouvement de libération mondiale”, traduit de l’anglais par Laurent Bury, Zulma, “Zulma essais”, 14/01/2021, 1 vol. (233 p.), 20,00€

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