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Un grand roman inspiré de l'histoire vraie des résistants de Munich

Fondé par Hans et Sophie Scholl, le « Cercle de la Rose Blanche » est un groupe de résistants qui luttent contre le régime hitlérien. Auteur à succès de A la table d’Hitler, V.S. Alexander revisite la Seconde Guerre mondiale en mettant en scène les créateurs de la Rose Blanche et des personnages fictifs qui gravitent autour d’eux. Natalya, l’héroïne, est une jeune russe dont les parents ont fui le gouvernement stalinien, pour trouver refuge en Allemagne. Mais leur goût de la liberté se trouve mis à mal. Le père de la jeune fille est arrêté pour possession de livres interdits, et Natalya s’engage dans la résistance aux côtés de son amie Lisa. Toutes deux assistent à des réunions clandestines et distribuent des tracts, jusqu’au jour où…

Hans et Sophie Scholl
Hans et Sophie Scholl lors de leur arrestation par la Gestapo

Des valeurs humaines d’abord

Ce beau livre, qui défend les valeurs humaines, commence par une description des horreurs de la guerre sur le front de l’Est. C’est la première fois que Natalya affronte la réalité crue, et qu’elle fait la connaissance d’Hans Scholl et d’Alexander Schmorell. Elle se trouve aussi partagée entre son pays d’origine et son pays d’adoption

Nous connaissions les élucubrations du Reich au sujet des Untermenschen, les sous-hommes, mais les Russes non juifs qui vivaient en Allemagne avaient pour la plupart pu vivre comme des citoyens, en particulier ceux qui étaient déjà intégrés. Il n’y avait d’autre choix que d’obéir dans le Reich ; malgré tout, j’étais fière de retourner dans mon pays d’origine pour ce que je considérais comme une mission humanitaire.

Et d’ajouter

Après ce qui était arrivé à mes amies juives depuis que les nazis avaient accédé au pouvoir, je ne voulais rien savoir de la création d’un nouvel ordre racial à l’Est, une idée que je trouvais répugnante. Tout ce qui m’importait, c’était de sauver des vies, et si cette compassion s’étendait à mes compatriotes russes, soit !

Une héroïne à laquelle on peut s’identifier

Les illusions de Natalya volent en éclats lorsqu’elle se trouve confrontée à des massacres perpétrés par l’armée allemande. Sa prise de conscience se trouve renforcée à son retour à Munich. Dédaignant l’injonction du Reich qui veut forcer les femmes à se marier et de mettre chaque année un enfant au monde, Natalya reprend des études. Le milieu universitaire lui permet d’entrer en contact avec des idées à l’opposé de la propagande du régime, et qu’elle partage.
L’auteur du livre a fait d’Hans et Sophie Scholl des personnages plus lointains, par respect de ceux qu’ils ont été, en particulier de la qualité littéraire de leurs écrits. Il a préféré faire de Natalya son porte-parole, ce qui lui permettait une grande liberté dans l’écriture du récit. La jeune fille naïve évolue peu à peu, même si ses idéaux restent intacts. Au départ, elle se montre indépendante et désireuse d’échapper à l’éducation stricte de ses parents, avant que les vicissitudes de la guerre ne la poussent à rechercher les siens, parfois au mépris du danger. Son éducation sentimentale puis amoureuse s’effectue dans un contexte troublé, qui la conduit à envisager les relations amoureuses avec un mélange d’attirance et de défiance. L’amitié peut-être également mise à l’épreuve. Sous la torture ou la menace de mort, l’autre va-t-il trahir ?

Une époque sombre et troublée

L’auteur retrace avec précision le climat de l’époque, en lui donnant toujours une justification romanesque. La visite au musée, qui permet aux amies de se retrouver, constitue un moyen pour l’auteur d’évoquer la censure artistique, attachée à détruire ce que le régime taxe « d’art dégénéré », pour lui opposer un art officiel, terriblement académique. Natalya rappelle l’émotion qui les avait saisies, elle et Lisa, devant la vision d’un Christ appartenant à cet art honni par le régime. Elle se souvient aussi de la réaction d’un enseignant :

Notre professeur d’art, Herr Lange, nazi acharné, avait tant ri du spectacle pervers qu’il avait dû retirer ses lunettes à monture d’écaille pour essuyer ses yeux pleins de larmes. Un officier de la SS en manteau noir, qui se trouvait être présent aussi, avait félicité Herr Lange de son goût et l’avait encouragé à "enseigner à ces jeunes esprits une ou deux choses sur l’art de qualité."

Les interdits régissent tous les aspects de la vie quotidienne.

Je repensai aux journées et aux nuits qui semblaient interminables, au travail, aux histoires nationales-socialistes, aux soirées faites pour discuter de la culture et des arts allemands, tant que les sujets répondaient aux critères du Parti ; aux journées et aux nuits pleines de règles et de consignes : interdiction de fumer, interdiction de se maquiller, interdiction d’avoir des relations sexuelles. Interdiction, interdiction, interdiction.

Très souvent, les personnages ont l’impression d’être suivis, se font interpeller, doivent fuir. Dans ce climat de suspicion, il convient d’adopter de nouveaux codes de comportement ou de communication, de réinventer les règles qui régissent la clandestinité, de retenir les choses sans les écrire. Ainsi, les adresses de personnes sûres obéissent, pour qu’on les retienne, à des procédés mnémotechniques, chiffrés ou vocaux. L’instinct de Natalya lui permet, à certains moments, d’échapper au danger.

C’est ce que nous pensons tous, au début, mais imagine la vie que tu aurais au-dehors, en cavale, pendant que tous les agents de la Gestapo, tous les hommes de la SS, tous les policiers du coin passeraient au peigne fin chaque colline et chaque vallée, frapperaient aux portes pour retrouver ton pauvre corps fatigué. Et où te cacherais-tu ? Tu ne pourrais pas te réfugier chez tes parents, dans ta famille ou chez tes amis.

Les atrocités du régime

Le roman donne une vision très réaliste des atrocités du régime. Après l’abomination des scènes de tueries, l’auteur décrit les conditions carcérales infligées aux prisonniers politiques comme aux prisonniers de guerre. Les captifs sont étiquetés par des triangles, noir, rouge, etc. On leur met en main un marché : trahir pour se sauver. Le livre fait aussi pénétrer le lecteur au sein d’un établissement médicalisé, où l’on euthanasie les plus faibles, infirmes, malades mentaux. Il montre aussi l’horreur de la décapitation des jeunes Scholl.

Hans et Sophie Scholl
Hans et Sophie Scholl

Pas de stylo. Pas de papier. Rien pour consigner mes pensées. Je reste donc allongée sur ma couchette et j’imagine des voix dans ma tête. Devenir folle est simple ; il est plus difficile de convaincre ceux qui décident de mon sort que je suis démente. Je vais faire tout mon possible pour leur faire croire que je suis folle, mais que se passera-t-il si j’y parviens ? M’enverront-ils dans un établissement spécialisé ou me considéreront-ils comme une « indésirable » sacrifiable ? Peut-être diront-ils que j’invente tout et renforceront-ils leur surveillance.

Ce monologue en italiques permet de percevoir l’état d’affolement et de confusion de Natalya, qui a vu mourir ses amis. En même temps, elle éprouve assez de lucidité et de force de caractère pour en tirer parti, et l’exploiter à son avantage. Ainsi, elle arrache ses cheveux pour les tisser avec ses propres vêtements, espérant convaincre ses bourreaux de sa pathologie.

Un devoir de mémoire

Dans cet univers sombre émergent des personnages lumineux, comme le frère et la sœur Scholl, ou ceux qui aident Natalya. D’autres s’avèrent extrêmement noirs, sans possibilité de rédemption. Les derniers enfin, plus ambigus, comprennent où les a menés leur fanatisme, et entrevoient la fin d’un régime auquel ils ont cru, ce qui empêche le roman de céder au manichéisme. La figure de Natalya, prise entre deux pays, celui de ses origines et celui qu’elle a cru être celui de la liberté, manifeste une déchirure. On ne sort pas intact de cette époque. Certains y laissent la vie, d’autres leurs illusions, et, une fois la paix revenue, conservent des blessures ineffaçables.

Un beau sujet, pour un roman profond, émouvant, qui s’attache au devoir de mémoire, en explorant une époque difficile, dont il livre un portrait sans concessions. On suit avec intérêt le personnage de Natalya, en qui s’incarne l’humanité du récit. Autour d’elle, des personnages, réels ou imaginaires, tout aussi attachants, en côtoient d’autres qui renvoient à l’horreur absolue. Le livre, écrit avec aisance, captivera le lecteur, car si l’auteur vise à le divertir, il continuera à écrire grâce à ses encouragements et « racontera des histoires qui doivent être racontées ».

Alexander, V.S., Le cercle de la Rose blanche, City, 06/04/2022, 1 vol. (412 p.), 20,90€

Marion Poirson

Marion Poirson

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