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“Le Chant de Corbeau” est un objet littéraire unique en son genre. Lee Maracle l’a écrit en trois jours, en 1993, à l’occasion d’un concours littéraire canadien, le Three-Day Novel Contest ! On pourrait dès lors nourrir des préjugés : comment écrire un roman de qualité en seulement trois jours ? Et pourtant, la magie opère bel et bien. Force est de constater que le pari est réussi.
Il est difficile de ne pas penser à la situation sanitaire actuelle lorsqu’on lit ce roman. Les Maracle prend en effet comme contexte une épidémie de grippe asiatique qui frappe la Colombie Britannique (Canada) en 1954. Le cadre est un village d’Autochtones qui luttent avec des moyens de fortune contre ce fléau meurtrier et sans l’aide des médecins Blancs. Nous suivons les pas de Stacey, une jeune femme qui évolue au milieu de sa communauté, une galerie de portraits vivants et attachants d’humanité. Mais l’histoire rappelle que ce furent en effet les premiers colons, arrivés par la mer à partir du XVIe siècle, qui apportèrent des épidémies sur le continent. Ces dernières, comme la variole, firent des ravages au sein des Premières Nations, les peuples autochtones canadiens. Certains spécialistes estiment à 7 millions le nombre d’Autochtones en Amérique du Nord vers 1500. À la fin du XIXe siècle ils n’étaient plus que 375 000 ! De nos jours, on compte pratiquement 1 million d’Autochtones sur une population totale de 38 millions d’habitants.
Lee Maracle, de la communauté Stó:lō, est une pionnière de la littérature des Premières Nations. C’est aussi une militante contre le racisme, le sexisme et l’oppression des peuples. Dans son roman, elle a d’ailleurs “cherché à faire la lumière sur les stéréotypes” que les non-Autochtones nourrissent encore aujourd’hui vis-à-vis des peuples des Premières Nations. Ce qui est frappant dans la narration, c’est la frontière qui sépare encore les communautés dans le Canada des années 1950. Le thème de la frontière traverse d’ailleurs tout le roman. Cet objet géographique si difficile à définir en quelques mots, apparaît ici sous toutes ses formes dans la trame narrative : frontière symbolique entre les peuples, entre le monde des vivants et celui des morts, entre l’enfance et l’âge adulte. Frontière physique à travers le pont, qui sépare “la ville des Blancs” du village de Stacey, dans une logique de ségrégation. L’assimilation forcée des Autochtones par les colons a échoué, en témoigne l’abandon des malades du village par les médecins Blancs durant l’épidémie. Stacy est l’une des rares à traverser ce pont pour étudier chez les Blancs, mais elle y est l’objet de nombreux préjugés.
“Le Chant de Corbeau” est donc un récit initiatique où l’héroïne vit un conflit intérieur vis-à-vis de la “tradition”, cette “police invisible qui dirige tout le monde dans un tunnel de discipline tacite” ; mais également sur la sexualité et la féminité. Le roman met d’ailleurs en valeur les femmes qui tiennent une place centrale dans la narration. Les tourments intellectuels que vit la jeune femme, ainsi que les épreuves que subit la communauté sont liés à la figure omniprésente de Corbeau. Cet animal, réputé pour son intelligence, est chargé de symboles dans beaucoup de cultures. Parmi les peuples autochtones de la côte nord-ouest du Canada – qui conservent un lien fort avec la nature – il joue un rôle symbolique majeur. Dans le roman, il est à la fois maléfique, protecteur et bienfaisant. C’est en effet Corbeau qui envoie la grippe aux habitants, dans le but de rapprocher les deux communautés et de les débarrasser des frontières dressées entre elles. On comprend que Stacy est choisie par Corbeau pour mener à bien cette mission pacificatrice.
“Le Chant de Corbeau” est une lecture plaisante et propice à enrichir notre réflexion car les problématiques abordées n’ont rien perdu de leur actualité.

Marine MOULINS
contact@marenostrum.pm

Maracle, Lee, “Le chant de Corbeau “, traduction, Joanie Demers, “MÉMOIRE D’ENCRIER”, “Roman”, 18/06/2020, 240 p. 19,00€

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