Frédérique Lambert, Le souffle épique du néo-péplum contemporain. Du souffle antique à l’hyperréalité numérique, L’Harmattan, Champs Visuels, 20/11/2025, 280 pages, 29 €.
Ce livre est la version allégée de Permanences et variations du souffle épique numérique dans le néo péplum hollywoodien (2000-2018), thèse de 550 pages de 2020 codirigée par Antoine de Baeque (qui a écrit la préface du livre) et Alain Kleinberger. L’autrice est agrégée de lettres modernes et docteure en études cinématographiques. Le sujet est novateur car, si les ouvrages sur le péplum sont légion, le néo-péplum est un domaine vierge, ici entièrement décortiqué et analysé, non seulement au niveau du cinéma mais aussi des arts, des lettres et des effets spéciaux. Le néo-péplum constitue un corpus de quelque trente films courant sur un quart de siècle de Gladiator (2000) à L’Odyssée (2026). Si le péplum est le genre filmique aux biceps et triceps et aux corps dénudés et huilés, le néo-péplum est la résurrection des mythes antiques à bout de souffle épique à travers des effets spéciaux numériques.
Les quatre Âges d'or du péplum
On peut diviser le péplum en quatre Âges d’or. Le premier est le cinéma à l’Antique muet avec des oeuvres-phare comme, en France, Néron essayant des poisons sur des esclaves (1896), aux EU, Ben-Hur (1907), en Italie, Cabiria (1914). Le second est le péplum hollywoodien avec Samson et Dalila (1949), premier film en technicolor et deux oscars pour ses décors et costumes, La tunique (1953), péplum biblique et premier film en CinémaScope, Ben-Hur (1959), premier blockbuster mondial avec onze oscars, Spartacus (1960), péplum politique en 70 mm, Cleopatra (1963), péplum au budget pharaonique de quarante millions de dollars au lieu de deux qui enterre le studio producteur. L’échec de La chute de l’empire romain (1964) met définitivement fin au péplum. L’auteure oublie cependant les péplums italiens, parfois nanardesques, qui revisitent avec bons heurts la mythologie transalpine. Le troisième est le péplum fantasy et le Nouvel Hollywood, de Monty Python’s Life of Brian (1979), au The Clash of the Titans (1981) et The Last Tentation of Christ (1988). Enfin, le quatrième est le péplum numérique ou néo-péplum.
Néo-péplum numérique, postmodernité et pop culture et pop musique
Le néo-péplum s’inscrit dans un contexte postmoderne de remise en question des formes de savoir scientifique et de pouvoir religieux des récits mythologiques. La perte de foi ouvre des perspectives nouvelles de sensations brutes débouchant sur le chaos à la violence stylisée et sur des métafictions à l’esthétique hyperréaliste (300 : Rise of an Empire et Noah en 2014). Les effets numériques et la 3D amplifiant la grandeur montrent que les images et l’histoire ne sont plus réelles mais un artifice. Le néo-péplum est miroir spéculaire d’une Amérique contemporaine désabusée et mélancolique en déclin : The Passion of The Christ (2004), Eternals (2021), Gladiator II (2024), Megalopolis (2024). Il se recycle dans la narration des comics, du pop art et de la culture de masse (publicité, télévision, bande dessinée, jeux vidéo, clips, produits dérivés). 300 (2007) et Black Adam (2022) opèrent la mutation du genre où les effets visuels (corps musclés, violence chorégraphiée, mythes antiques réinterprétés) ne renvoient plus à la mémoire historique mais à un spectacle autoréférentiel avec des couleurs filtrées et des mouvements accélérés, ralentis et arrêtés, des images BD, des effets spéciaux de foules démultipliées, des zooms saisissants, impressionnant l’esprit et le regard. S’y ajoutent la musique et les bandes originales donnant une dimension sonore et une signature reconnaissable à chaque film. Gladiator (2000), Alexander (2004), ont chacun leurs thèmes musicaux.
Péplums stéréoscopiques et péplums vidéoludiques
Le néo-péplum entre dans la nouvelle technologie de la stéréoscopie numérique ou 3D stéréoscopique qui, à la différence de la 3D modélisatrice, donne des effets de relief et de spatialisation avec des corps magnifiés et des paysages immenses, des effets de jaillissement d’objets en direction du spectateur (flèches, membres), des effets de volume (cendres, poussières), des effets de vol (le héros flottant), des effets Bullet Time (le temps se ralentit). Qui dit 3D stéréoscopique dit écrans adaptés qui vont limiter son essor. De 2000 à 2016, le néo-péplum se convertit en stéréoscopie, les blockbusters abandonnant cette technologie en 2018. Cette 3D magnifie quatre catégories de séquences : les batailles (combinaison de gros plans et de travellings circulaires dans Gladiatior), les foules (400000 figurants, combinaison algorithmique de modèles animés, dans Exodus), les monuments (visite guidée virtuelle transportant le spectateur dans un monde multi-dimensionnel dans Gods of Égypt) et les catastrophes (destructions, éruptions hypertrophiées dans Noah). Le néo-péplum entre aussi dans le jeu vidéo, médium contemporain ouvrant sur des univers interactifs. Le playplum, mot hybride d’Alexis Blanchet sur le cinéma et les jeux vidéo, reconfigure les formes esthétiques, le jeu vidéo n’adaptant pas simplement le récit d’un film mais repensant la perception du spectateur devenu joueur (Prince of Persia, The Scorpion King). A contrario, un péplum peut inspirer un jeu vidéo.
L’année 2024 marque un tournant dans l’histoire du péplum avec la sortie de Megalopolis (Coppola) et de Gladiator II (Scott) qui réactivent le souffle épique. Ces deux “nouveaux” néo-péplums enfantent des hyperpéplums où l’Antiquité devient un décor mental et tourmenté hyperréaliste. Mégalopolis est utopie romaine, politique et poétique, du monde, Gladiator II est ritualisation et réaffirmation du héros mâle et divin. De leurs succès et souffle épique dépend le genre. Mais une nouvelle mutation du néo-péplum apparaît avec l’IA. Va-t-elle générer des histoires, architectures, décors et batailles complexes ? des dialogues en langues mortes et en voix off prophétiques et divines ? des images animées, des musiques, des sons et des acteurs numériques ? De nouveaux néo-péplums ou post-péplums sont à venir. Le cinéma va-t-il perdre son âme ? En conclusion, cet ouvrage s’avère d’ores et déjà indispensable à tout amateur de péplum. Complet, précis au niveau des analyses et des nouvelles technologies utilisées, il ouvre de nombreux horizons artistiques et intellectuels. Je n’aurai qu’un reproche : au vu des pluriels néo-péplums cités, la couverture me semble moche, rattrapée fort heureusement par le contenu !