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De Bâmiyân à New York, de l’Europe aux paysages afghans, “Le Troisième Bouddha”, de Jameson Currier, rend palpable la complexité de ce XXIe siècle qui s’est ouvert avec l’horreur du 11-Septembre.
Il faut beaucoup de courage et d’audace pour se lancer dans l’édition aujourd’hui. C’est pourtant le pari de cœur d’un agrégé et traducteur de l’anglais, Étienne Gomez qui – non content d’offrir aux lecteurs francophones une nouvelle traduction – décide de la publier lui-même et de lancer les éditions “Perspective cavalière”. Le paysage éditorial français est un – si ce n’est le plus – original au monde. Riche de quelques grandes ou très grandes maisons d’édition, il se grandit encore en laissant de la place aux aventures singulières. Le résultat de cette création éditoriale, c’est “Le Troisième Bouddha” de Jameson Currier. Au risque de la bibliomanie, apprécions déjà le soin tout particulier accordé à l’illustration de couverture. Une belle couverture à rabat, qui se déploie et offre cet horizon de Manhattan sur le bleu profond du ciel et qui repose sur un Bouddha endormi, allongé, le “troisième bouddha” dont les personnages et le lecteur partent en quête (à moins qu’il ne s’agisse de tout autre chose…). Le papier et doux, la typographie élégante, la mise en page agréable et aérée. Quand on passe tant de temps à lire, ce genre de choix, sans doute coûteux et trop rare dans une édition industrialisée, est à souligner, à admirer.

Cette traduction du roman de Jameson Currier, “Le Troisième Bouddha”, a paru dans l’actualité brûlante du retrait d’Afghanistan des troupes américaines, triste vingtième anniversaire des attentats du World Trade Center. Le monde entier retenait son souffle devant l’événement qui laissait définitivement le siècle dernier se refermer. C’est oublier ceux qui y étaient, ceux qui y sont restés, et les conséquences en chaîne déclenchées sur la scène internationale, évidemment, mais aussi et surtout, sur les individus. Il y a Ted, qui abandonne sa fac de droit le jour même pour partir à la recherche de son frère, Philip, surnommé “Pup”, courtier dans une des deux tours du World Trade Center. Le jeune homme s’installe chez cet aîné qu’il a mal connu, muet devant la tragédie de sa disparition, confondu devant les marques d’affections qu’il reçoit d’une foule d’inconnus. Teddy lui découvre une vie sociale étendue et très libérée, qui contraste avec ses inhibitions, son manque d’assurance et de perspectives professionnelles. Sans compter que Pup avait depuis longtemps fait son “coming out” auprès de ses parents, laissant son cadet seul face à ses propres désirs mal assumés. Petit à petit, à force de fouiller dans son passé, s’installe toute une galerie de personnages.

Il y avait Chris, amant instable et fuyant ; ce couple de voisin, Eric et Sean, les entremetteurs du Chelsea Rose, l’immeuble où tout le monde finit par se rencontrer. Il y a surtout Ari et Jim, les journalistes, qui vivent entre Rome et leurs déplacements professionnels. Jim a vécu dans le même appartement que Pup, avec son ex mort du Sida. Ari est sorti avec Philip, mais celui-ci n’envisageait pas de relation sérieuse. Tous ces personnages se croisent et s’entrecroisent, et cette avalanche de noms, de relations, de menus faits relatés étourdit un peu, comme lorsqu’on arrive en retard à une soirée où on ne connaît personne encore. Et doucement, tous les éléments se mettent en place, grâce à une narration polyphonique et non chronologique. Les allers-retours entre le 11-Septembre et, essentiellement, l’année 2002, tissent une tapisserie, une toile comparable au fonctionnement de notre mémoire.

Si Ted est le narrateur d’une partie du roman, dans la quête de son frère et de sa propre identité, l’essentiel de la narration est mené à la troisième personne et s’attache surtout à l’aventure d’Ari et Jim en Afghanistan. Les attentats ont poussé Ari à vouloir réparer le monde, à s’investir davantage qu’avec une caméra, malgré les réticences de Jim à rejoindre un terrain de guerre aussi dangereux. C’est l’occasion de beaux développements sur les paysages de cet orient fantasmé, terre de passages et de conquêtes, d’échanges et de conflits. Ils enquêtent les trésors d’Afghanistan perdus à jamais, l’or de la Bactriane et, surtout, les Bouddhas sculptés dans les falaises et détruits par les Talibans. Ils accompagnent aussi un archéologue à la recherche du troisième Bouddha… Mais c’est la guerre, et un attentat dont ils sont les survivants les sépare. C’est alors une autre enquête qui commence. Pour Ari, temporairement amnésique, il s’agit de se reconstruire : que reste-t-il de nous quand la mémoire occulte le passé ? Cette question est valable pour le pays tout entier, dont la mémoire des siècles est effacée à coups de bombes. Pour Jim, c’est une quête qui commence, celle de l’autre, de son autre, sa moitié…

La composition en tiroirs de ce roman rend justement la complexité de la vie. On s’attache aux personnages dont on partage les incertitudes, si universelles. À partir d’un lieu et d’un événement (le 11-Septembre), ce sont des destins qui se mêlent et se défont. Il y a là quelque chose d’infiniment romanesque à focaliser l’attention sur une fenêtre étroite qui, pourtant, s’élargie et laisse voir un horizon gigantesque. C’est la vie tout entière en quelques pages, d’histoires singulières à l’universel humain.
Avec ce premier roman, saluons encore une fois le choix et le lancement des éditions “Perspective Cavalière”, dédiées aux œuvres traduites. “Le Troisième Bouddha ne peut que nous rendre très curieux des prochaines publications.

Marc DECOUDUN
articles@marenostrum.pm

Currier, Jameson, “Le Troisième Bouddha”, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Etienne Gomez, Perspective cavalière, 01/09/2021, 1 vol. (369 p.), 21€


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