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Alice Winn, Les ardents, traduit de l’anglais par Carine Chichereau, Éditions les Escales, 11/01/2024, 1 vol. (504 p.), 23€

Premier roman d’Alice Winn, Les ardents, lauréat de plusieurs prix au Royaume Uni, raconte l’histoire de quelques jeunes Anglais élèves d’une école privée, Preshute, qui se retrouvent plongés dans l’enfer des tranchées, au cours de la Première Guerre mondiale. Le titre originel, In Memoriam, rend de manière plus explicite que sa traduction l’intention de l’autrice qui s’est inspirée de documents authentiques, en particulier les citations et les nécrologies des soldats morts au front. Certains de ces documents figurent dans le livre, qui en reproduit les fac-similés. Le titre français renvoie à la société secrète, les ardents, dont font partie certains élèves de l’école, qui mêle rites initiatiques et beuveries.

À cette confrontation de très jeunes gens avec la guerre s’ajoute une histoire d’amour entre deux garçons, Ellwood et Gaunt, d’abord difficile à vivre dans le contexte purement scolaire, et que les souffrances du front menacent également. Harry Gaunt, d’origine allemande par sa mère, s’enrôle dans l’armée anglaise à la demande de sa famille, qui subit des pressions, pour prouver sa loyauté à son pays. Sa mère, que son accent allemand fait remarquer, se montre la plus insistante. Son oncle est accusé d’espionnage et son père se trouve sous surveillance à la banque : “Vous devez vous engager, Heinrich. Si nous avons un fils dans l’armée, plus personne n’osera nous accuser de ne pas être patriotes.”
En dépit de ses réticences (il veut étudier les classiques à Oxford et affiche des idées pacifistes) Gaunt finit par céder et Ellwood, quant à lui, le rejoint par amour. Autour d’eux gravitent un certain nombre de leurs camarades, enrôlés pour diverses raisons, qui vont du désir de se battre à la réception d’une plume blanche, symbole de lâcheté. Ce sont les jeunes filles qui se montrent les plus méprisantes et les engagent à partir au front.

Des portraits attachants

La jeunesse des personnages, passés sans transition de l’école au combat, frappe le lecteur. Ellwood et Gaunt, qui ouvrent le récit, réagissent de manière différente. Le premier s’amuse à tirer du toit de son école avec une arme imaginaire sur un ennemi fictif, le second, qui a passé toutes ses vacances à Munich, consulte le dernier In Memoriam de la revue de l’école, qui énumère leurs camarades plus âgés tués au combat, et donne son titre au livre. Tous deux cultivent des rêves de leur âge, comme Sidney Ellwood, qui écrit des poèmes et se compare à Lord Tennyson. Il assimile son ami Gaunt à celui de son poète favori. Avec la guerre, qui le rend cynique et blasé, il donne à ses poèmes une tonalité sombre et morbide. Tous deux sont mus par un idéal que favorise la proximité des auteurs grecs de l’Antiquité, dont les citations parsèment le volume. Ainsi, à la question de Gaunt : “Tu crois à la magie ?” Ellwood répond simplement qu’il croit à la beauté, suscitant l’approbation de Gaunt : Et il se demanda ce que cela faisait d’être comme Ellwood, une personne qui contribuait à la beauté des lieux plutôt que d’y faire tache.
Tout ça c’est une forme de magie Le cricket, la chasse, manger des glaces sur une pelouse par les après-midis d’été. L’Angleterre est magique.
Gaunt devina ce que Ellwood allait dire ensuite : “Voilà pourquoi nous devons nous battre.
Si Gaunt se trouve moins exposé à la déception qu’Ellwood, c’est parce qu’il a conscience dès le départ que cette Angleterre fantasmée par son ami n’a rien de réel.
D’autres personnages gravitent autour d’eux, Maud, la sœur de Gaunt, qui devient infirmière Roseveare, un autre élève, Hammick, le professeur patriote, qui se réjouit quand les jeunes s’engagent dans l’armée, et regrette de ne pouvoir participer aux hostilités, les mères, dont la plupart font promettre à leurs fils d’attendre d’avoir fini l’école avant de partir au front, Bertie Pritchard, insignifiant auprès de ses frères plus doués que lui, Burgoyne, Sandys, et ceux dont ils font la connaissance au combat, tel le lieutenant David Hayes, issu de la classe ouvrière, plus à l’aise avec les hommes que les élèves issus des public schools.

Une vision réaliste et crue de la guerre

Les brutalités et les tabassages subis à l’internat n’ont visiblement pas préparé les jeunes recrues aux horreurs de la guerre. L’authenticité du récit est donnée par les documents consultés par l’autrice, qui les intègre parfois à son texte. La déclaration de guerre, les extraits de la gazette de l’école, les nécrologies et l’échangent de lettres confèrent au roman un accent de véracité. Le roman dépeint la vie au front. Il décrit de façon réaliste le visage d’un tirailleur algérien, gazé au cours d’une attaque : “Qu’est-ce qui t’arrive, espèce de lâche, lui ai-je dit d’un ton autoritaire car les hommes me regardaient. Là il s’est écarté et j’ai vu ses yeux. Ils étaient exorbités, sortant hideusement de sa tête, et il avalait avec peine de grandes goulées d’air.” En dépit de la convention de La Haye, qui voulait rendre la guerre plus humaine, les atrocités subsistent. Le roman décrit avec précision les dégâts opérés par les gaz sur un groupe d’hommes. “Certains ne faisaient que tousser, mais d’autres crachaient leurs poumons, cars ils se désagrégeaient à l’intérieur de leurs poitrines et les noyaient.” Cet extrait d’une lettre de Gaunt, reflète sa prise de conscience, ses remords, sa culpabilité envers les autres peuples engagés dans une guerre qui n’est pas la leur, comme cet Algérien agonisant qui serait mieux “assis dans un patio d’Alger, en train de déguster une orange mûre“, qu’à Ypres, ou les Indiens et les Égyptiens, qui ont construit le Taj Mahal et les Pyramides.

Le livre d’Alice Winn montre les désertions, la folie, les défigurations, les amputations d’hommes qui, après être partis pleins d’espoir pour une guerre qu’ils jugeaient éphémère, sont revenus chez eux brisés, comme Elwood. Il met l’accent sur les morts tragiques, et les lettres édulcorées que les officiers écrivent aux familles des défunts pour les ménager, car très souvent les conditions de leur mort apparaissent insoutenables. Le livre dénonce les mots creux, courage, patrie, honneur, venus masquer l’horreur de la terrible réalité. Il évoque aussi les hôpitaux militaires et les conditions des camps de prisonniers, dont certains sont mieux nourris que leurs geôliers grâce aux colis de la Croix Rouge, les rapprochements qui se nouent, les tentatives d’évasion, explorant de manière extrêmement documentée le quotidien de cette guerre.

La question de l'homosexualité

Le sentiment amoureux entre les jeunes gens grandit peu à peu. Gaunt est amoureux d’Elwood qui nourrit de tendres sentiments pour Maitland, mais se montre infidèle en dépit du charme de ce dernier, “beau, talentueux et brillant“, “qui aurait pu passer pour un prince de la Renaissance“. Le roman met l’accent sur les relations physiques entre hommes, qui va des premiers émois (“décharge électrique dans sa jambe”, “centimètres brûlants” qui les séparent, l’effet du “simple contact de ses doigts“), à l’acte physique. La séduction de Ellwood intervient dès le début du récit. L’autrice décrit, à travers le regard plein de désir de Gaunt “ses longs cils noirs” formant “un éventail légèrement en oblique”, le blanc “presque trop blanc” de ses yeux, et “les lèvres les plus absurdes qu’il eût jamais vues, une vraie bouche en cœur, comme si une femme les avait dessinées au rouge à lèvres.” Leurs retrouvailles sont marquées par des étreintes passionnées et des récitations de poèmes. Le livre d’Alice Winn insiste sur un amour tant spirituel et sentimental que physique menacé par la guerre.

Profondément émouvant, et très précis, ce premier roman d’une autrice anglaise inscrit la relation d’un couple homosexuel dans un contexte de bouleversement et de tragédie. La guerre sert constamment de toile de fond, dans presque tout le roman, à cette histoire d’amour à laquelle elle confère profondeur et gravité. De l’Angleterre à la Belgique, puis la Hollande ou le Brésil, ses personnages sont exposés à de multiples vicissitudes. L’amour du pays, la nostalgie sont mis à mal par une guerre injustifiée, qui met à l’épreuve les personnages et leur relation. Un texte fort, à la fois poétique et puissant, à lire sans tarder.

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Chroniqueuse : Marion Poirson-Dechonne

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