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Benjamin Schlevin, Les Juifs de Belleville, traduit du yiddish par Batia Baum et Joseph Strasburger, éditions L’échappée, 22/01/25, 543 pages, 24€

L’ouvrage Les Juifs de Belleville de Benjamin Schlevin a connu une destinée mouvementée. Publié initialement en yiddish en 1948 par les éditions Oyfsnay, il a été traduit en français en 1956, mais cette version était incomplète et altérée. Ce n’est qu’en ce début d’année qu’une traduction intégrale et fidèle a vu le jour grâce au travail extraordinaire des éditions L’échappée, rendant enfin justice à cette fresque historique et sociale sur l’immigration juive à Paris.

Dans Les Juifs de Belleville, Benjamin Schlevin (1913-1981) dresse avec une acuité inégalée la fresque tourmentée d’une émigration qui, à défaut de se réduire à un exode douloureux, s’inscrit comme une opportunité de renouveau. Le roman nous convie à suivre Beni Grinberger, ce jeune juif aux allures à la fois fragiles et entreprenantes, qui quitte la Pologne afin de se confronter à un Paris aux contrastes saisissants. La ville lumière n’est pas le havre idyllique attendu, et il apparaît comme un territoire de tensions sociales, d’obstacles à l’intégration, et de luttes acharnées pour se faire une place dans un monde en pleine mutation. Benjamin Schlevin, en architecte des destinées, nous offre ainsi une œuvre à la fois historique, psychologique et politique, où chaque mot, chaque silence, résonne comme l’écho d’un destin collectif en quête d’identité.

Fuir pour survivre, partir pour se réinventer

Le récit s’ouvre sur la fuite haletante de Beni Grinberger, dont le départ de Pologne se fait dans l’urgence d’une nuit sans lune. « Fils du peuple polonais ! (La main gantée de blanc fend l’air.) Soldats de la Pologne libérée ! Le knout du Moskal est brandi au-dessus de nous pour à nouveau réduire en esclavage le fier aigle blanc de l’Indépendance. Seront appelés criminels et traîtres ceux qui ne seront pas prêts à verser jusqu’à leur dernière goutte de sang pour la grande Pologne libérée… » Cette tirade, fulgurante et galvanisante, n’est pas uniquement l’expression d’un exode traumatique, mais aussi le prélude d’une transformation intérieure. Beni, sans toutefois être la victime d’un destin implacable, saisit dans cette rupture l’occasion de repenser sa vie, d’oser l’inconnu et de se réinventer dans un univers où le renouveau se conjugue avec la douleur du départ. Ainsi, son exil se mue en une aventure périlleuse, où l’angoisse de l’abandon se trouve mêlée à la promesse d’un avenir à construire.

À son arrivée à Paris au milieu des années 1920, Beni est confronté à Belleville, ce quartier foisonnant où les contradictions se font jour à chaque coin de rue. Bien que souvent présenté comme un refuge pour les immigrés, Belleville demeure un microcosme marqué par d’intenses tensions sociales et des difficultés d’intégration. Ici, les ruelles étroites et les façades décrépites témoignent autant de la vitalité d’une communauté en lutte que des obstacles économiques et culturels qui entravent sa pleine reconnaissance. Le quartier se révèle être le théâtre d’affrontements quotidiens entre la tradition et la modernité, entre les espoirs d’ascension sociale et les réalités brutales d’un système discriminatoire. Dans ce décor, chaque pavé usé et chaque vitrine ébréchée racontent l’histoire d’un peuple en quête de dignité, tiraillé entre l’attirance d’un renouveau et la morsure d’un rejet persistant. Francis Carco n’a jamais écrit sur Belleville, mais on croirait y retrouver sa plume tant son regard tendre et désabusé sur les quartiers populaires de Paris résonne avec l’atmosphère de ce faubourg. Comme dans ses romans sur Montmartre et les bas-fonds parisiens, on y perçoit cette humanité vibrante, ces figures marginales oscillant entre misère et éclats de poésie, et ce Paris nocturne, brumeux, où les âmes errantes cherchent à survivre entre fatalité et espoir.

En sus de tracer le parcours d’un exilé meurtri, Benjamin Schlevin nous présente également une galerie de personnages aux contours complexes et nuancés, qui illustrent les multiples facettes de la lutte pour l’intégration. Beni, par exemple, apparaît non seulement comme la figure emblématique de l’exil, mais aussi comme un personnage entreprenant et opportuniste, prêt à saisir chaque occasion de transformer sa misère en richesse. Là où d’aucuns verraient uniquement la faiblesse d’un jeune homme brisé par le destin, le romancier dévoile la ruse, l’ingéniosité et la détermination qui l’habitent lorsqu’il négocie, parfois de manière audacieuse, avec ses futurs partenaires ou lorsqu’il exploite les failles d’un système économique hostile. Aux côtés de lui évolue Hershl, personnage secondaire mais non moins déterminant, qui incarne une forme de résistance pragmatique et de solidarité intergénérationnelle. Hershl, par son regard taciturne et ses conseils avisés, se présente comme un mentor discret, capable de guider Beni à travers les arcanes d’un Paris ouvrier où l’ascension sociale n’est jamais acquise sans embûches. Ainsi, la dynamique entre ces figures offre au lecteur une vision plus riche et nuancée des enjeux du roman, loin des clichés d’un exilé passif et d’un quartier idéalisé.

Entre rêves et désillusions : le parcours des immigrés juifs à Belleville

La progression des immigrés juifs dans le tissu économique et social de Belleville est l’un des axes majeurs de l’œuvre. Schlevin décrit avec minutie comment, malgré les préjugés et les difficultés d’accès à un marché du travail saturé, la communauté se mobilise pour créer ses propres espaces de résistance et d’innovation. Dans des ateliers modestes et des échoppes animées, les rêves d’ascension se heurtent aux dures réalités du terrain : retards de paiement, échecs commerciaux, rivalités internes et trahisons ponctuelles viennent ponctuer le parcours souvent semé d’embûches de ces entrepreneurs. Loin d’offrir une vision linéaire et idéalisée de la réussite, l’auteur expose la multiplicité des obstacles qui ralentissent ou dévient les trajectoires individuelles. Par des descriptions détaillées des machines qui grincent, des voix qui se perdent dans le tumulte des marchés, il parvient à retranscrire l’essence d’un milieu en constante effervescence, où l’ascension sociale est à la fois un rêve tenace et une lutte incessante contre l’injustice économique. Le roman se déroule ainsi dans un contexte historique marqué par la montée de l’antisémitisme, les crises économiques et l’ombre persistante des guerres. Benjamin Schlevin nous plonge dans la réalité d’un temps où les lois du pouvoir et de l’exploitation se font impitoyables. Les discours enflammés des officiers, les récriminations virulentes et les gestes de résistance – parfois ponctués de répliques cinglantes – témoignent d’un climat politique oppressant. Pourtant, au cœur de ces tumultes, l’exil n’est pas qu’une source de traumatisme ; il se présente aussi comme une ouverture vers un ailleurs, une possibilité de s’affranchir des carcans du passé.

Mais voilà Beni rattrapé par les violences de l’Histoire. La guerre, dans l’œuvre de Benjamin Schlevin, est autant un déchirement brutal qu’une forge pour les destins individuels. Elle intervient comme un catalyseur de transformations profondes, où les persécutions, les combats acharnés et les exils forcés dessinent les contours d’un destin commun. Dans des passages d’une intensité rare, le romancier relate les scènes de combat et les discours enflammés – notamment celui où le major s’exclame : « Fils du peuple polonais ! … » – qui traduisent l’horreur d’une époque où la survie se négocie à coups de sang et de sacrifices. Toutefois, au-delà du chaos et de la tragédie, la guerre ouvre également la voie à une renaissance intérieure. Pour Beni, le passage tumultueux sur le front n’est pas uniquement une épreuve mortelle, il est également l’occasion d’un éveil, d’une prise de conscience qui le pousse à repenser son avenir. Ce double visage de la guerre – à la fois destructeur et porteur d’une étrange promesse de renouveau – offre une vision complexe et réaliste d’un moment historique qui continue de hanter la mémoire des peuples. Les années de guerre sont décrites avec une intensité rare. On y suit les persécutions, la Résistance dans laquelle certains personnages s’engagent, et les drames humains qui se jouent à chaque instant. Le quartier de Belleville, autrefois synonyme de refuge, devient un piège pour ceux qui y résident encore.

L’après-guerre est abordé avec une sensibilité particulière dans le roman. Le retour des survivants, marqué par des cicatrices tant visibles qu’invisibles, révèle la fragilité des espoirs reconstruits. Le romancier dépeint ces retrouvailles avec une froideur presque clinique, où la douleur du passé se mêle aux tentatives désespérées d’un présent qui peine à se réinventer. Les personnages, désormais confrontés aux échecs accumulés et aux trahisons de ceux qui ont profité des chaos passagers, doivent faire face à une réalité où les réussites ne sont jamais complètes et où l’intégration reste un combat quotidien. La scène des retrouvailles, où le silence en dit long sur les souffrances endurées, offre au lecteur une réflexion sur l’ambivalence du retour – entre la nostalgie d’un foyer d’antan et la nécessité de reconstruire une vie nouvelle, en dépit des obstacles persistants.

De Belleville à aujourd’hui : une lutte toujours actuelle

Si l’intrigue des Juifs de Belleville se situe dans une époque lointaine, ses résonances se font sentir dans la France contemporaine. Le roman interroge, avec une lucidité implacable, les problématiques de l’immigration et les difficultés d’intégration qui, malgré les avancées sociales, demeurent d’actualité. Belleville, en tant que creuset d’identités multiples, apparaît ici non pas comme un paradis retrouvé, mais comme le théâtre d’une lutte incessante contre l’exclusion et la marginalisation. Les débats sur l’accueil des migrants, la reconnaissance des minorités et le rôle de l’engagement politique dans la construction d’une société inclusive trouvent un écho saisissant dans les pages du roman. Benjamin Schlevin, par son style incisif et son regard à la fois critique et empathique, invite ainsi le lecteur à repenser les rapports complexes entre passé et présent, entre héritage et modernité.

Les Juifs de Belleville s’inscrit dans une tradition littéraire riche, dialoguant avec les œuvres de S. Ansky, de Primo Levi ou d’Isaac Bashevis Singer, et offrant une perspective plurielle sur les défis de l’exil. Cette intertextualité permet de souligner la diversité des expériences et la complexité des identités juives en Europe. Loin des raccourcis simplificateurs, le roman célèbre la richesse des interactions – parfois conflictuelles, souvent fraternelles – qui tissent le réseau d’un destin partagé, où la mémoire individuelle et collective se confond pour forger une identité en perpétuelle redéfinition. Au-delà de son intérêt historique et social, cet œuvre extraordinaire se veut une invitation à la réflexion sur la nature même de l’identité et du renouveau.

En traçant avec une précision quasi anthropologique les trajectoires de vies écorchées par l’exil, l’auteur pousse le lecteur à méditer sur les conséquences de l’abandon de ses racines et sur la nécessité de s’adapter sans renier son passé. La richesse des personnages, la diversité des destins et la multiplicité des obstacles rencontrés offrent ainsi un miroir tendu à une humanité en quête d’appartenance, où chaque réussite se conjugue à une défaite et où chaque espoir se heurte à la réalité impitoyable du quotidien. À travers ce roman poignant, Benjamin Schlevin nous rappelle avec force que l’exil n’est jamais qu’un départ : c’est une lutte, une métamorphose et un combat incessant pour exister dans un monde qui hésite entre l’accueil et le rejet.

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