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Benjamin Hoffmann, Les Minuscules, Gallimard, 11/04/2024, 1 vol. (285 p.), 21€

Le Vénitien Giacommo Casanova (1725-1798) compte sans doute parmi les personnages les plus fascinants du XVIIIsiècle. Individu aux mille vies, il s’illustra comme écrivain mais aussi diplomate, espion, violoniste, bibliothécaire, kabbaliste, multipliant les pseudonymes comme les conquêtes amoureuses. C’est surtout cette image de libertin que la postérité a retenue de lui. Un Casanova est devenu par antonomase synonyme d’homme à femmes, à l’instar de Don Juan. Toutefois, réduire le personnage au nombre de ses conquêtes – fût-il considérable – serait regrettable. Casanova reste avant tout un immense écrivain. Blaise Cendrars considérait d’ailleurs les quelque 4 000 pages de ses Mémoires comme la “véritable Encyclopédie du XVIIIe siècle.” Mais le Vénitien ne s’est pas cantonné à la seule rédaction de ses souvenirs. On lui doit aussi plusieurs œuvres de fiction, tombées dans l’oubli, dont le singulier Icosaméron qui a inspiré à Benjamin Hoffmann l’intrigue de son nouveau roman, Les Minuscules.

Un grand roman aussitôt tombé dans l’oubli

L’Icosaméron, dont le titre s’inscrit dans la tradition littéraire du Décameron de Boccace et de l’Heptaméron de Marguerite de Navarre, est littéralement le livre des vingt journées, temps nécessaire aux deux narrateurs Édouard et Élisabeth pour conter les quatre-vingt-un ans qu’ils ont passé chez les “Mégamicres, habitants aborigènes du Protocosme dans l’intérieur de notre globe” comme le précise le sous-titre. Lorsqu’il rédige ce livre, Casanova a soixante-trois ans et adresse un hommage au conte philosophique de Voltaire, Micromégas. Comme son contemporain, il se sert du regard distancié d’un peuple miniature afin de mieux juger la société de son époque. “Exaltée, son imagination lui représentait déjà son œuvre portée aux nues par les revues savantes de Berlin et Paris, ornant la bibliothèque des honnêtes gens comme celle des têtes couronnées de Madrid à Pétersbourg. Il ne doutait pas qu’il jouirait bientôt d’une réputation égale à celle de Voltaire, recevant médailles et pensions des souverains qui le féliciteraient d’avoir bien mérité du genre humain. Hélas, son libraire ne vendit pas seulement les trois cents premiers exemplaires”. Le roman de Benjamin Hoffmann débute en 1790, trois ans après la parution de cet Icosaméron, dont l’échec a plongé l’écrivain dans une profonde mélancolie. Le Vénitien est alors employé en Bohème, à Duchcov comme bibliothécaire au service du Comte Waldstein. Il est également le précepteur de sa fille, la narratrice du roman, dont il fait sa maîtresse. Mais plutôt que de lui enseigner la langue française, Casanova préfère narrer les visites que lui rendent soir après soir les Minuscules, créatures de quelques centimètres de haut à peine, qui viennent le chercher dans sa chambre pour le conduire dans leur monde souterrain.

Les villes du bas

Pour évoquer la figure de Casanova, Benjamin Hoffman fait le choix du réalisme magique. On peut louer la virtuosité avec laquelle l’auteur, en amoureux de la littérature, cartographie ce monde inaccessible au profane. Les Minuscules vivent dans les Palimpsestes, se déplacent à travers de longs conduits baptisés métaphores dans lesquels ils descendent en parachute ou utilisent les ellipses, les tunnels reliant leurs différentes villes. Ces dernières portent les mêmes noms que leurs versions sublunaires. Aux côtés de Casanova, on se déplace ainsi dans la Venise-du-Bas, la Philadelphie-du-Bas ou encore la Paris-du-Bas. Sur sa route, l’écrivain croise une foule de personnages célèbres tels que Mozart, George Washington ou Chateaubriand. Casanova l’aventurier a d’ailleurs une grande mission à accomplir : “Avec l’aide des Minuscules, Giacomo se flattait d’arracher le roi et les siens aux griffes de la Révolution”. Une sacrée mission qui réservera au lecteur bien des surprises !

Le grand mérite de Benjamin Hoffmann est de nous offrir avec Les Minuscules un roman audacieux, inclassable et d’une folle inventivité. Plutôt que d’aborder la vie de l’écrivain sous le prisme d’un biographisme didactique, il fait le choix de la littérature et de l’imagination. Un pari gagnant puisque, sitôt la dernière page refermée, le lecteur n’a d’autre envie que de poursuivre l’aventure en se plongeant cette fois dans les véritables Mémoires de Casanova !

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Chroniqueur : Jean-Philippe Guirado

jeanphilippeguirado@gmail.com

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