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Luxée : une plongée troublante dans l’identité et la dissociation

Laurence Provencher, Luxée, Québec Amérique, 16/10/2024, 276 pages, 19€

La belle photo de couverture aux couleurs bleu-gris sur fond mordoré – œuvre de Gustave Klimt représentant une jeune femme pensive avec une coupe à la Cléopâtre –, tout comme le prénom de l’héroïne, inclinerait plutôt à la quiétude.
Au même titre d’ailleurs que l’ambiance collet monté de la classe d’un collège huppé invitée à dîner dans un restaurant.
Tel quel, le descriptif des premières pages de Luxée paraît ainsi idyllique, n’était l’évocation d’un prénom, Chantal, qui va d’un coup tout bouleverser.
Le seul rappel d’un prénom, objet d’un mal récurrent et profond dont cette jeune fille va faire l’aveu peu de temps après dans le cabinet d’une psychologue.

J’oublie, docteure. Il y a beaucoup de choses que j’ai oubliées. De mon enfance. Quand j’étais petite. J’ai l’impression d’être deux personnes très différentes. Des opposés. Je suis juste… folle.

À ces maux soudains exprimés, sa mère est aussitôt épouvantée, repoussant tout recours à une thérapie. Sa fille, malade, c’est impensable, elle est très intelligente. À son âge, y a-t-il d’autres adolescentes qui ont lu À la recherche du temps perdu dans son intégralité, regimbe-t-elle ?

Non-dits et faux semblants

Telle est en fait la problématique du récit. Élevée dans la ouate, par une mère solitaire, archi soucieuse de n’offrir que le meilleur à son enfant : milieu privilégié, enseignement privé, où l’éducation tient une place primordiale au point d’avoir à la maison un temple de la renommée, pour y exposer ses nombreux prix scolaires, comment un tel problème peut-il survenir ? Sauf qu’en dépit des réticences de sa mère, le mal dont semble souffrir Cléopâtre est bien réel, comme l’autrice le souligne :

Qui comprendrait que lorsqu’elle regarde des photos ou des babioles rapportées d’un voyage, elle est horrifiée de ne se souvenir de rien ? Comment décrire son sentiment de fonctionner avec un disque dur usagé, d’avoir l’impression qu’elle n’arrive pas à ouvrir ou à supprimer plusieurs fichiers corrompus qui lui pourrissent le système ?

Dans l’exploration de ce paysage intime entre une mère possessive ne voulant rien tant que la réussite de sa fille et son indépendance, et le mal vivre de cette dernière, l’ouvrage de la canadienne Laurence Provencher a tous les ingrédients d’un roman attachant dont les non-dits n’ont d’égal que les faux-semblants.
C’est haletant, parfois un peu longuet dans les détails inhérents à quelques personnages secondaires, jusqu’à ce qu’à l’occasion des funérailles d’une grand-mère, les secrets percent au grand jour.

Un mal sociétal d’actualité

Pour effacer de la mémoire de sa fille, Cléopâtre, qui s’appelait bel et bien Chantal, la mère après avoir rompu avec tous les siens n’avait cessé de travestir la réalité en manifestant un véritable don pour le mensonge, l’invention de mythes fondateurs ou la dissimulation de données généalogiques.
Jusqu’où est-il possible de mentir et de distordre la réalité pour le bien d’une personne que l’on prétend aimer ? Interrogeait fort à propos, le communiqué de presse relatif à l’ouvrage.
Aussi incompréhensible soit-il, un tel comportement est pourtant avéré.

Effacer Raoul (le père) de la mémoire de sa fille n’avait pas été bien compliqué. Marie s’était découvert un véritable don pour le mensonge. Elle avait brodé avec beaucoup de convictions une fable dont s’était délectée sa fille émerveillée. Marie avait fignolé son imposture au fil des souvenirs qui remontaient à la surface, des photos qu’elle avait oublié de déchiqueter, ou des numéros de téléphone qui se répétaient sur l’afficheur. Le conte, auquel Marie elle-même avait commencé à croire, s’était magnifié année après année, et la petite, à sa grande surprise, n’y avait vu que du feu.

Pourquoi tant de duplicité et de haine ? Peut-on se demander. C’est cette interrogation demeurée sans réponse, sorte d’un mal sociétal d’actualité, qui fait toute l’intrigue et la raison d’être de ce roman.   

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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