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Le 24 mars 2022, dans le « Monde des livres », la journaliste Gladys Marivat, s’est réjouie de l’arrivée de nombreuses nouveautés littéraires québécoises dans les librairies françaises.
Elle a souligné le remarquable travail accompli par les maisons d’éditions indépendantes du Québec qui ont largement étendu leur audience dans l’hexagone ces toutes dernières années.
Parmi elles, Mémoire d’Encrier, fondée à Montréal en 2003 par Rodney Saint Eloi, activiste littéraire, poète et écrivain haïtien. Il en a fait la plate-forme d’expression des voix des minorités.
Maisons vides est le tout premier titre paru dans la nouvelle collection Voc/zes qui se veut : « l’espace où s’amplifient les voix littéraires de l’Amérique latine d’aujourd’hui. »
C’est aussi un tout premier roman, déjà traduit dans une dizaine de langues, pour Brenda Navarro, auteure mexicaine qui vit aujourd’hui à Madrid.
Dans les trois parties d’un livre remarquable qui pose un regard impitoyable sur les désirs et les douleurs liés à la maternité, elle va croiser les destins de deux femmes, les deux narratrices autour d’un même enfant. Elles resteront anonymes pour le lecteur mais leur profil nous est donné par le style de l’auteure et ce qu’elles nous livrent de leur histoire.
La première, de milieu aisé, a mis au monde un fils Daniel mais l’a-t-elle seulement souhaité ? L’ont-ils aimé ce trop bel enfant blond aux yeux clairs qui se révèle autiste et dont son mari se détourne, aussitôt le diagnostic posé. Lui qui se veut pourtant un substitut paternel affectueux et présent pour Nagore, la fille de sa sœur dont il a la garde après l’assassinat de la mère par son mari.
La disparition de Daniel, à l’âge de trois ans, dans un parc public tandis que la mère téléphone à son amant plonge celle-ci dans la douleur et la culpabilité. Elle s’abandonne à un total effondrement dans une dépression morbide. Son long monologue narratif et introspectif à la fois, ponctué de questions, halète parfois comme la respiration d’une parturiente. Elle prend conscience de ses égoïsmes et de la totale vacuité de sa vie dans une vie de couple en ruines :
«…parce qu’en fin de compte, c’est ce que nous les femmes devons faire : être des maisons vides, des maisons qui hébergent la vie ou la mort, mais des maisons bel et bien vides. » p 82.
La seconde est toute jeune encore, tenace et vaillante mais assez ignorante pour ne pas identifier une fausse couche. Elle a rêvé d’une fille qui ferait de son compagnon parasite et brutal, un chef de famille. Mais c’est du petit garçon au visage d’ange qu’elle va s’emparer, obscurément consciente de la forme de délaissement dont il est l’objet. De Daniel, elle fera Leonel, persuadée de lui donner une meilleure vie par présence et son amour…L’expression est devenue crue, triviale. Les dialogues se heurtent.
Le bambin, lui, ne cesse de crier sa détresse, exige des soins continus, déclenche la colère et les conflits, fait fuir le compagnon.
Or, au Mexique, on peut ensevelir un jeune travailleur, sous le contenu d’une bétonnière, on ne recherche pas les enfants disparus et on met à jour près de la frontière les fosses communes d’émigrants assassinés. Que peut valoir alors, dans une telle déliquescence, la vie d’un petit garçon devenu encombrant aux yeux de l’entourage ?

Pour marquer les changements de voix narrative Brenda Navarro a glissé des citations de la poétesse Wislava Szymborska, l’inattendue Prix Nobel de littérature 1996, délicates et furtives pensées, comme autant de jalons sur des existences de femmes habitées par le vide.
Son regard est acéré sur une société mexicaine marquée par la misère, l’argent sale, les disparitions, le crime …Et il souligne qu’en ce qui concerne les violences faites aux femmes aucun milieu, aucun pays n’est épargné.
Mais sur ses protagonistes, il n’est dénué ni d’empathie ni de tendresse
D’abord, pour la mère biologique. Elle qui a subi et non vraiment choisi la maternité, fut-elle adoptive, et qui reconnaît son égoïsme et ses lâchetés.
Puis, pour la jeune femme inculte, fruit d’un inceste, qui brave la misère de toutes ses minces forces, survit aux coups, tente de se construire un bout d’existence dont un enfant devra être le nécessaire ciment.
Et surtout pour Nagore, l’enfant résiliente et déterminée, qui contourne tous les obstacles et puise dans ses forces vives pour faire face à son histoire si tôt mutilée et à un avenir qu’elle veut libre.

Il reste entre elles que tout éloigne, l’ombre innocente de l’enfant perdu car non désiré, l’amertume du présent.
Et le bol d’un goûter laissé sur la table ou un petit soulier souillé de terre deviennent les touchants symboles de l’éternelle absence et de l’impossible deuil.

Brenda Navarro

Brenda Navarro

Née en 1982 à Mexico, Brenda Navarro vit à Madrid. En 2016, elle a fondé #EnjambreLiterario, le groupe qui fait la promotion des femmes écrivaines. "Maisons vides", traduit dans une dizaine de langues, est son premier roman.

Navarro, Brenda, Maisons Vides, Traduit de l’espagnol par Sarah Laberge-Mustad, Mémoire D’encrier, 03/03/2022, 250 p. 17€

Christiane Sistac

Christiane Sistac

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