Sylvie Fayet-Scribe, Mercédès Le Fer de la Motte 1862-1933. L’éducation populaire et le document, Les Éditions du Cerf, 07/03/2026, 264 pages, 25€
En 2004, une vieille valise marron passe entre les mains de l’historienne Sylvie Fayet-Scribe. À l’intérieur : neuf cahiers manuscrits et toute une vie, celle de Mercédès Le Fer de la Motte, mère supérieure devenue pionnière de l’éducation populaire et des futurs centres sociaux, qui demanda un jour à ses religieuses de quitter l’habit pour vivre, jour et nuit, au cœur d’un quartier ouvrier parisien. Ce livre restitue le destin d’une femme pour qui les documents étaient des outils vivants, au service de l’action.
L'enfance bretonne et la révélation (1862-1896)
Tout commence à Lorient, le 3 janvier 1862, dans une famille bretonne et royaliste que la Révolution avait meurtrie deux générations plus tôt : un aïeul fusillé à Quiberon, une aïeule conduite en prison. Mercédès grandit avec ce fond de fidélité et de mémoire douloureuse ; enfant, déjà, elle parle trop, elle dérange, elle travaille bien. Elle naît sous le Second Empire finissant, dans une France encore hantée par la nostalgie de l’Ancien Régime ; devenue adulte, elle apprendra pourtant à composer avec la République.
Puis vient le basculement. En 1874, pensionnaire à Saint-Servan, elle vit, un matin de mai, ce qu’elle appellera sa révélation : une présence si douce dans la chapelle qu’elle en fait le vœu de sa vie entière. On y sent déjà, je crois, la tension qui la suivra toute sa vie : l’effacement devant Dieu, et une vraie force pour agir. Devenue sœur Mercédès de la Résurrection chez les oratoriennes, elle gravit les responsabilités et devient, à Paris, mère supérieure. L’audace qui vient reste, à ce stade, invisible.
L'invention de la maison sociale (1896-1909)
En 1896, Mercédès s’installe à Paris, au 168, rue du Faubourg-Saint-Honoré. La vraie rupture vient un peu plus tard : en 1897, Marie Gahéry installe, grâce aux fonds d’un comité de dames patronnesses, l’œuvre du 72, rue de la Folie-Regnault, en plein Popincourt ouvrier. Débordée, elle se tourne vers Mercédès, qui accepte d’y envoyer, le 10 décembre 1898, deux de ses religieuses ; elles quittent leur habit consacré pour un costume laïque, un geste rare chez les congrégations françaises de l’époque. Le livre invite, par comparaison, à penser à Jane Addams et sa Hull House de Chicago, sans en faire une équivalence stricte avec les maisons sociales françaises. La sécularisation complète du groupe, elle, n’aboutira qu’en 1903.
C’est là que le livre est le plus stimulant : dans ce choix, très novateur pour l’époque et bientôt suspect aux yeux de plusieurs autorités, de préférer le terrain à la seule prière. “Documentez-vous sur les questions sociales”, exhorte Mercédès à ses sœurs. Lire le journal, enquêter, classer, comparer ; voilà, pour elle, une manière d’aimer Dieu qui vaut les offices. Cette pédagogie de terrain porte ses fruits, mais elle attire aussi les jalousies. En 1909, l’affaire éclate au grand jour : une résidente, Marie-Jeanne Bassot, est enlevée par ses parents et enfermée dans une clinique psychiatrique en Suisse ; elle s’échappe et attaque sa famille en justice, une affaire qui fait la une des journaux. Le livre montre les deux côtés, la famille et le groupe de Mercédès, sans forcer le trait.
Le temps du groupe, une culture du document
La seconde moitié du livre change de tempo. Elle abandonne le fil d’une vie unique pour suivre un groupe entier, ses amitiés, ses silences partagés. Une série d’enquêtes du Saint-Office, menées à Rome sur la doctrine de Mercédès et le statut de son groupe, ouvre cette partie ; accusations, rivalités et soupçon de modernisme flottent sur le petit monde des maisons sociales. Sylvie Fayet-Scribe dépouille ces pièces avec une patience d’archiviste, attentive aux nuances plus qu’aux verdicts.
Inès Piérard, la baronne qui introduisit Mercédès dans le Tout-Paris, occupe une place à part : leur amitié, reconstituée à travers lettres et souvenirs, donne à ce second temps du livre sa note la plus chaleureuse.
Vient ensuite un chapitre qui est particulièrement réussi, celui que Sylvie Fayet-Scribe nomme la documentation souterraine. Savoir se taire au bon moment, transmettre un savoir-faire hors publication, dans des lettres, un journal, des prises de notes : voilà, chez Mercédès, une autre façon de faire archive. Elle s’adresse aux résidentes par le nom des fleurs, où l’art profane croise l’art liturgique ; Sylvie Fayet-Scribe avance, avec prudence, l’hypothèse d’une florigraphie chez Mercédès. Documentaliste et enquêteur social, Pierre du Maroussem vient, de son côté, enseigner aux résidentes les méthodes d’enquête ; Mercédès, elle, voulait cette culture jusque dans les gestes.
On mesure, en refermant l’ouvrage, tout le travail d’archives qui l’a rendu possible : neuf cahiers manuscrits, des lettres, des photographies, longtemps gardés dans une valise avant de rejoindre le Centre national des Archives de l’Église de France (CNAEF). Historienne de la documentation avant d’être biographe, Sylvie Fayet-Scribe signe, aux Éditions du Cerf, un livre que ce double regard rend précieux. On tourne la dernière page avec l’impression d’avoir, à notre tour, reçu la valise marron entre les mains, sans plus vouloir la refermer.