Mahi Binebine, Nokta. Traité du foin savant et autres…, Orients Éditions, 07/05/2026, 112 pages, 12,50€
Un orphelin de Marrakech gagne, pour avoir su saluer, le nom d’un président et le rang d’un prince du Gabon. Suivent un costume sacrifié aux griffes d’un chat d’Oslo, un dentier retenu en gage de dette, un quartier refait à neuf pour une visite présidentielle et, aux dernières pages, le chagrin qui prend le relais du rire. Avec Nokta, Mahi Binebine fait de l’anecdote un art, vingt-deux chutes qui mènent de la médina de Marrakech à Oslo, New York et Gorée. Le plaisir de lecture est immédiat, la trace qu’il laisse, durable.
Le livre garde le secret de son titre. Dans le parler marocain, la nokta désigne l’histoire drôle qui passe de bouche en bouche, et l’auteur en revendique la règle, des récits puisés dans sa vie ou celle des siens, arrangés en route et jugés à leur effet. Il en connaît la source, la place Jemaa el-Fna, où il suffit de s’asseoir et de se taire pour que les histoires affluent, lui qui y a rencontré l’ensemble des personnages de ses livres. La voix elle-même aime se déguiser, tantôt à la troisième personne, tantôt sous le nom de Momo, tantôt derrière un ami.
Trois textes reviennent au père. Fqih formé à la médersa Ben Youssef, il prit à la lettre le conseil ironique d’un maître, se nourrit de foin pilé mêlé de petit-lait, y gagna une mémoire prodigieuse et occupa auprès de Hassan II la fonction officieuse de fou du roi, réservée aux esprits trop libres pour être pris au sérieux. Ce mangeur de foin donne au livre son sous-titre, Traité du foin savant et autres…, et Mahi Binebine, qui lui avait consacré Le Fou du roi, le retrouve de conte en conte, entre une colère royale dont les courtisans se souvinrent à leur poignet et une farce de palais où il fait passer son vieux maître pour un voleur afin de lancer au roi que “la culture a fait un pacte avec la misère”. Un autre texte le surprend de nuit, pipette de kif aux lèvres, dans la maison dite hantée du village, et le portrait, ombres comprises, gagne en vérité.
L’autodérision gouverne l’autre versant. Le bachelier perché sur des souliers verts à talons de onze centimètres, l’invité d’un dîner royal engoncé dans un costume acheté l’après-midi même, autant de portraits de l’artiste en héros froissé, parfois sous un nom d’emprunt. Et quand Fouad Laroui transforme son histoire de dentier en Le Maboul chez Julliard, quand une romancière en tire Braconnier d’histoires, quand un tiers dont il tait le nom lui vole son zèbre blanc, le conteur, beau joueur, se range lui-même en tête de la chaîne des voleurs. À mes yeux, ces chapitres sur le braconnage littéraire forment le cœur secret du recueil, l’endroit où l’auteur retourne malicieusement le soupçon contre lui.
Un fil discret relie les deux versants, l’orphelin. Il ouvre le volume avec l’enfant adopté de Marrakech, reparaît chez les rescapés d’une crue de l’Ourika et se glisse dans l’hommage aux maîtres disparus, Agustín Gómez-Arcos et Claude Durand. Le rire, sur la fin, se voile. Les derniers textes portent le deuil de Leïla, photographe tuée à Ouagadougou en mission pour Amnesty International, une lettre de 2001 à un enfant de Palestine, écrite pour Un très proche Orient de Sapho, relue face à Gaza sans précaution de langage, et l’odyssée, enfin, d’un bas-relief offert au musée de Gorée, entré au prix d’une blessure que l’artiste convertit en mémoire. Ce final change la nature de l’ensemble et oblige à relire tout ce qui précède autrement.
Vingt-deux récits tenus par une même élégance, celle d’une œuvre qui refuse de se donner le beau rôle, jusqu’au narrateur peint en voleur d’histoires. Orients Éditions publie un texte limpide, qui se lit d’une traite et se partage dès le lendemain. Avec Nokta, Mahi Binebine offre un livre lumineux, la preuve joyeuse que même dans le noir d’une salle ou d’un deuil, une histoire bien racontée rallume le monde.